Mom, 2007
Mom making an image of me, 2008
Aunt Midgie and Grandma Ruby, 2005
Combien de familles minées? titre Le Monde à propos du chômage en France.
Le terme miner ne saurait mieux convenir qu'à La Toya Ruby Frazier. Née en 1982, elle fore, à la première personne du singulier et du pluriel, les conséquences visibles et invisibles de l'histoire de
l'aciérie d'Andrew Carnegie (dite The Edgar Thomson Works, la première à procédé Bessemer) à Braddock Pennsylvanie; c'est à dire, le passage du XXè au XXIè siècle, dans un travail nourri par toute l'histoire de la photographie, notamment de la classe ouvrière aux Etats-Unis--et qui n'oublie pas, à son tour, les résonnances subversives du terme "miner".
l'aciérie d'Andrew Carnegie (dite The Edgar Thomson Works, la première à procédé Bessemer) à Braddock Pennsylvanie; c'est à dire, le passage du XXè au XXIè siècle, dans un travail nourri par toute l'histoire de la photographie, notamment de la classe ouvrière aux Etats-Unis--et qui n'oublie pas, à son tour, les résonnances subversives du terme "miner".
L'acier, double peine: les transformations post-industrielles de l'aciérie ont non seulement mis au chômage tous les membres de la communauté afro-américaine vivant à son flanc mais en plus elles n'ont pas empêché les maladies environnementales de se répandre, de s'insinuer sous les peaux, dans les veines du paysage, des logement et des humains. La mère de La Toya multiplie les cancers, elle-même est atteinte d'un lupus. Et le système de santé, lorsqu'on n'est pas employé, aux Etats-Unis....
Intitulées Notion of Family, les photographies de la famille matriarcale sur trois générations (grand-mère, mère, fille) n'ont guère l'allure d'un reportage. D'abord, elles viennent interroger un manque, celui de l'album de famille. Frazer semble avoir été poursuivie par l'idée d'en fabriquer un. Evitant la dépossession seconde qui aurait consister à prendre, à leur place, les images que sa mère ou sa grand-mère n'auraient pas reçu ou conservé en leur temps, La Toya Ruby Frazier a considéré la fabrication des portraits de famille comme une pleine et entière collaboration, comme une manière d'agir collectivement.
Le choix des angles, des positions, des relations, des figurations est décidé en famille. C'est la mère, raconte Frazier, qui a pris la photo en 2005, où elle figure, l'air d'une gamine avec sa grand-mère (depuis décédée). L'une a appris à l'autre la technique. La collaboration ainsi va plus loin et décide également des rapports de pouvoir entre générations comme des places respectives des figures : c'est la mère qui a choisi le miroir où elle se réflète avec sa fille et l'appareil. Une autre photographie, où mère et fille sont couchées côte à côte, les expose chacune à l'état de leur maladie...Ainsi les photographies font elles bien autre chose que témoigner de ces misères: elles viennent faire lien, elle permettent de se parler. Sur la table de nuit de la grand-mère l'histoire violente de la famille est littéralement exposée avec son matricide incidible. La pièce, ainsi, s'inscrit dans la lignée des Duo Collage des Arp ou des autoportraits de Cahun et Moore, ou des productions en trouple de General Idea, faisant éclater la singularité d'un auteur unique et d'une représentation figée dans son âge et son agencement, pour engager une esthétique bien plus relationnelle que celle qui revêt officiellement ce nom.
C'est grâce à une photographe, Kathe Kowalski, son mentor comme elle le dit volontiers, que les images de La Toya Ruby Frazier sont imbibées d'histoire sociale et de leurs basculements épistémologiques. Et si les sujets (magnifiquement) photographiés par Dorotea Lange ou Walker Evans avaient eu le contrôle à la fois esthétique et technologique sur leurs images, quelles représentations auraient vu le jour? C'est cette question, d'abord, que Kowalski lui a communiquée: un renversement des non-dits de la photographie sociale dans l'Amérique des années 1930. Cette femme photographe (des femmes en prisons, des régions rurales dévastées, de sa mère, morte en 2006), professeur à Edinboro College où la jeune fille faisait des études de graphisme, lui a transmis... précisément l'autorisation d'envisager l'histoire du point de vue, genré, d'une culture ouvrière en train de se déliter, suivant les lignes tracées par les cultural studies. Ainsi, dit l'artiste "ma grand-mère Ruby a pu voir les jours prospères de Braddock avec ses magasins et ses restaurants, ma mère a pu voir les aciéries fermer et les blancs se tirer, j'ai vu l'épidémie de crack et la déroute de ma communauté (...). Trois générations, de l'industrie à la désindustrialisation."
Justement. L'autre corpus de travaux présentés à la galerie Michel Rein (dans une exposition tripartite, avec l'excellente Sharon Hayes et Leigh Ledare, et dont le curateur est Ami Barak) concerne une nouvelles vague de ravages dans le monde ouvrier de Braddock, ville devenue la zone d'influence d'un nom propre, Richard Florida.
Grandma Ruby and UPMC
Where is Emergency Care, 2011
Grandma Ruby and UPMC
Where is Emergency Care, 2011
Urban Pionneer, 2011
Richard Florida, c'est ce mec qui ne jure plus que par le management des villes par une "classe créative", munie des trois T (talent, technologie, tolérance). Il prèche, ainsi, le "brain drain" pour faire revivre économiquement des régions, dont la compétitivité ne dépenderait plus que de leur capacité à attirer et conserver les travailleurs créatifs, chercheurs, acteurs, artistes, "homosexuels" (sic!). Sa société de conseils n'a pas été sans effets- notamment à Braddock, où son maire, John Fetterman, barbe et crâne rasé, 2m de haut et 158 kg, l'épitomé du hip diplômé d'Harvard, s'est fait élire, non seulement en se faisant tatouer le code postal de sa ville sur un bras mais également en proposant un projet de réutilisation des structures existantes par la créativité et l'art.... Le potentiel de renaissance de Braddock est devenu un modèle, au point que Levi's y produise sa campagne publicitaire en 2010, utilisant des habitants pour porter la nouvelle ligne "workwear" et incarner les slogans "Ready to work" ou "We are all workers". En l'occurrence, c'était peut-être exact mais pour l'heure ou la demi-journée où ces intérimaires servaient de porte-blouson ou pantalon et, évidemment, au détriment d'une réalité urbaine soumise à une nouvelle colonisation: celle qui utilise, paradoxalement, Walt Whitman comme slogan et l'émotion esthétique pour cacher, ce qui dans ce paysage de ruines, ce même sol contaminé qui continue à faire mourir.
C'est ainsi que La Toya Ruby Frazier, propose à la galerie Michel Rein --avant la Biennale du Whitney, où elle expose--un portfolio de photolithographies protestant contre l'utilisation de sa ville par Levi's et la fermeture concomittante de l'hopital communautaire de Braddock, celui où sa grand-mère est morte et qui laisse sans soin une grande partie des habitants laissés pour compte. Côte à côte, les photographies commentées des manifestations et des publicités sont imprimées avec le même effet de texture un peu brûlée, faisant résonner le nom même de 'Rusty Belt", la ceinture de rouille des aciéries de cette région d'Amérique. Le produit des ventes de ces travaux ira aux associations militant pour la reconstruction de l'hopital.
Galerie Michel Rein: AMERICANS IN NEW YORK 2, du 28.01 - 25.02.2012 http://www.michelrein.com/
PS:
La Toya Ruby Frazier vit aujourd'hui entre Braddock et New York (Whitney Independent Study Program, 2011 et diverses résidences précédemment). En plus de ses projets elle a également été productrice d'expositions depuis 2008, notamment Planet of Slums, avec Omar Lopez-Chahoud
(A lire: http://bombsite.com/issues/1000/articles/4764),
ainsi que Chitra Ganesh and Simone Leigh, Divine Horsemen ( à propos de Maya Deren) et Mass Distractions and Cultural Decay (d'après Adorno), toutes trois à Rutgers University
Richard Florida, c'est ce mec qui ne jure plus que par le management des villes par une "classe créative", munie des trois T (talent, technologie, tolérance). Il prèche, ainsi, le "brain drain" pour faire revivre économiquement des régions, dont la compétitivité ne dépenderait plus que de leur capacité à attirer et conserver les travailleurs créatifs, chercheurs, acteurs, artistes, "homosexuels" (sic!). Sa société de conseils n'a pas été sans effets- notamment à Braddock, où son maire, John Fetterman, barbe et crâne rasé, 2m de haut et 158 kg, l'épitomé du hip diplômé d'Harvard, s'est fait élire, non seulement en se faisant tatouer le code postal de sa ville sur un bras mais également en proposant un projet de réutilisation des structures existantes par la créativité et l'art.... Le potentiel de renaissance de Braddock est devenu un modèle, au point que Levi's y produise sa campagne publicitaire en 2010, utilisant des habitants pour porter la nouvelle ligne "workwear" et incarner les slogans "Ready to work" ou "We are all workers". En l'occurrence, c'était peut-être exact mais pour l'heure ou la demi-journée où ces intérimaires servaient de porte-blouson ou pantalon et, évidemment, au détriment d'une réalité urbaine soumise à une nouvelle colonisation: celle qui utilise, paradoxalement, Walt Whitman comme slogan et l'émotion esthétique pour cacher, ce qui dans ce paysage de ruines, ce même sol contaminé qui continue à faire mourir.
C'est ainsi que La Toya Ruby Frazier, propose à la galerie Michel Rein --avant la Biennale du Whitney, où elle expose--un portfolio de photolithographies protestant contre l'utilisation de sa ville par Levi's et la fermeture concomittante de l'hopital communautaire de Braddock, celui où sa grand-mère est morte et qui laisse sans soin une grande partie des habitants laissés pour compte. Côte à côte, les photographies commentées des manifestations et des publicités sont imprimées avec le même effet de texture un peu brûlée, faisant résonner le nom même de 'Rusty Belt", la ceinture de rouille des aciéries de cette région d'Amérique. Le produit des ventes de ces travaux ira aux associations militant pour la reconstruction de l'hopital.
Galerie Michel Rein: AMERICANS IN NEW YORK 2, du 28.01 - 25.02.2012 http://www.michelrein.com/
PS:
La Toya Ruby Frazier vit aujourd'hui entre Braddock et New York (Whitney Independent Study Program, 2011 et diverses résidences précédemment). En plus de ses projets elle a également été productrice d'expositions depuis 2008, notamment Planet of Slums, avec Omar Lopez-Chahoud
(A lire: http://bombsite.com/issues/1000/articles/4764),
ainsi que Chitra Ganesh and Simone Leigh, Divine Horsemen ( à propos de Maya Deren) et Mass Distractions and Cultural Decay (d'après Adorno), toutes trois à Rutgers University







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