Monday, October 31, 2011

Boys boys boys et encore des boys : le culte du chef au Ministère de la Culture

Bravo Monsieur le Ministre Frédéric Mitterrand! Sans conteste, vous emportez la palme! Par vos nominations aux postes de direction de votre Ministère, vous ne cessez de contribuer à leur épuration- au profit d'un seul genre et surtout pas de deux, ni trois, ni cinq d'ailleurs. Des hommes encore des hommes, toujours des hommes. Et pas un trans dans tout ça.
La dernière en date, celle de Nicolas Bourriaud à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts.
Cette nomination semblait réglée comme du papier à musique il y a trois mois- s'en est ensuivie une bataille acharnée, et d'autres actes de candidature, notre préférence allant très nettement à la candidate Patricia Falguières, puisque LBV ne l'avait pas, jusqu'ici, précisé. Trois mois plus tard, donc, la nomination advient comme si de rien n'était. Tout ça pour ça! En tout cas, elle confirme l'inégalité absolue, à la Culture, entre hommes et femmes.

Survivance du kaléidoscope : 'Film' de Tacita Dean au Turbine Hall de la Tate Modern









(Photographies DR)

Silence. Obscurité. Le musée-usine est (re)devenu une cathédrale. Sur le mur du fond, orienté à l'Est, de l'immense vaisseau de la Tate Modern, Tacita Dean a installé un grand vitrail. Une telle association arrive d'emblée, puisqu'on trouve la fenêtre et les "sensations colorantes" de la lumière : mais à la Tate Modern, le celluloid et l'écran se sont substitués aux verres teintés et aux barlotières: le vitrail est ici animé d'un mouvement continu : un menu déroulant, une bande filmique composant avec la circularité et la verticalité. Le film 35mm, projeté (depuis une cabine construite in-situ) en boucles continues de 11minutes, a été tourné en cinemascope, dont le format usuel paysager a été renversé de 90°, substituant la verticale à l'horizontale, le frontal au latéral.
Tourner. Retourner: deux mots qui résonnent, autant.
On se souvient, peut-être, qu'au début de l'année, Tacita Dean lançait l'alerte contre la disparition du dernier laboratoire en Angleterre capable d'éditer des copies 16mm (Il a effectivement fermé, d'ailleurs) . L'installation de la Tate en est la suite, un hommage au film analogique mourant qui est aussi la vision d'un film, une célébration opérée en sa présence et par sa présence. Analogue. Le "film" est dans le film. Ainsi les perforations régulières des bords de la pellicule restent (presque) continuellement visibles à l'intérieur du cadre de lumière projetée. La performance du film opère l'usage performatif du verbe : dédier.
Composition en noir et blanc ou colorées, pois ou bulles, formes négatives, émulsions teintées, éclair, arbres, paysage maritime, oeuf philosophale, champignons changeant de couleur, pratiques de surimpressions, de masquage, de teinture à la main... font défiler l'histoire du modernisme, l'art concret et le néo-plasticime, le surréalisme et ses métamorphoses, René Daumal et son récit du Mont Analogue, la Paramount... Ces mouvements d'art qui naquirent en compagnie du mouvement des images analogiques, ce tremblement entre les pratiques picturales et celles du cinéma expérimental, auxquels s'ajoutent quelques motifs prélevés dans le travail de l'artiste, même. Et inclut, non seulement les marges mais les déchets : entames surexpositions, lapsus divers y compris ceux qui se sont opérés dans le travail menant à cette exposition. Une exposition à double fond, en quelque sorte, puisque composant avec la fenêtre et l'écran, avec la transparence et l'opaque, en même temps.
Deux pulsions apparemment contradictoires, mais complémentaires sont apparemment à l'oeuvre dans cette animation du film: celles du montage et celle du démontage, un démontage qui est aussi, comme Georges Didi Huberman n'a cessé de le montrer, une pratique de connaissance: aller voir comment fonctionne le mécanisme d'horlogerie de la montre pour comprendre le temps.
Dans un texte remarquable sur le joujou scientifique (http://etudesphotographiques.revues.org/), Didi-Huberman insiste, également, sur le modèle optique du kaléidoscope, "boîte à malices, boîte intelligente, boîte à structure et à visibilité", boîte à dissémination bien sûr, où le verre dépoli et les petits miroirs disposés dans le tube, démultiplient les possibilités de chatoiement des formes. Mais de quoi est faite la matière de ces formes? "De bouts d'étoffes effilochées, coquillages minuscules, verroterie concassée, mais aussi lambeaux de plumes ou poussières en tous genres.Le matériau de cette image dialectique, c'est donc la matière comme dispersion, un démontage erratique de la structure des choses", c'est aussi la matière de l'historien, conçu comme un collectionneur de chiffons, un Lumpensammler selon Walter Benjamin. L'historien d'art voit ici à l'oeuvre ce battement de l'agrégat et de la configuration, constitutif du savoir sur l'image et sur l'art en général.
C'est cela, aussi, que Tacita Dean met en oeuvre dans le kaléidoscope rythmique d'un film, machine et magie, joujou et encyclopédie, qu'elle donne, ainsi, au temps de la survie


Tacita Dean : FILM 11 October 2011–11 March 2012 Turbine Hall Bankside London SE1 9TG Admission free www.tate.org.uk

PS: à lire absolument, en Français: Tacita Dean, Que dit l'artiste? 1992-2011. ed. Anne Bertrand, Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.



Friday, October 28, 2011

Des "enfant" de Boris Charmatz à la "nanny" de Steven Cohen

Au Festival d'Automne, cette année, il est question de relations entre des personnes très jeunes et des personnes jeunes, entre une personne et une personne très âgée (Nomsa Dhlamini, 90 ans). Il est moins question de rapports de générations - surtout lorsqu'on entend par ce mot un rapport familial, filial, maternel, paternel, etc-que des normes qui les fondent. Il est moins question de rapports que de relations, d'un espace de mouvement, de danse, haptique, et donc d'un potentiel désordre dans ces questions.

Enfant de Boris Charmatz, était au Théâtre de la Ville; The Craddle of Humankind, de Steven Cohen, est au Centre Pompidou

Wednesday, October 26, 2011

Judith Butler at Occupy WSP



Parmi les commentaires sur le site lesbien autostraddle

“If hope is an impossible demand, then we demand the impossible. If the right to shelter, food, and employment are impossible demands, then we demand the impossible.” FUCK YEAH.

et celui-là:

oh. my. god. i just had a phDgasm. that was so beautiful. *wipes tear*

On y apprend en plus une nouvelle expression : phDgasm

Monday, October 24, 2011

Zoe Leonard, Aperture, 25 octobre, New York

Zoe Leonard parle de ses travaux récents.
Tuesday, October 25th, at 6:30PM,
Aperture Gallery & Bookstore
547 W. 27th St. 4th flr
free and open to all

Wednesday, October 19, 2011

La féministe Marie Dedieu, enlevée au Kenya et otage en Somalie,est morte.

Marie Dedieu, militante historique du Mouvement des Femmes, signataire en 1971 du Manifeste des 343 salopes et directrice de publication, depuis son premier numéro, du "menstruel" Le Torchon brûle (entre 1971 et 1973) était gravement handicapée à la suite d'un violent accident de voiture, qui avait brisé net la carrière de l'impétrante comédienne à la beauté radieuse. Refusant le fauteuil roulant, elle s'était installée sur l'archipel de Lamu au Kenya dans les années 1990 et y avait reconstruit, en partie, sa vie- jusqu'au 1er octobre dernier, où elle fut enlevée et emmenée en Somalie comme otage. Ses ami/e/s craignaient pour sa vie : Marie Dedieu, souffrant d'un cancer et d'insuffisance cardiaque, ne disposait plus des médicaments qu'elle devait prendre quotidiennement et que ses geôliers avaient, par quatre fois, refusés. Et on apprend sa mort, aujourd'hui, le 19 octobre, alors même que ses amiEs les plus proches, considérant que le délai de silence demandé n'avait été que trop respecté, pressaient d'envoyer au Ministère des Affaires Etrangères l'appel qui suit:

"Marie Dedieu a été enlevée au Kenya le 1 er octobre. C'est une femme exceptionnelle, active et généreuse, rayonnante, d'une haute culture, qui malgré les conséquences d'un ancien et très grave accident qui l'a rendue tétraplégique ne s'est jamais servi de son handicap pour revendiquer un privilège mais qui au contraire, sa vie durant, a pris ses propres difficultés comme une voie d'accès aux autres, un point d'appui pour comprendre, échanger, partager. Elle s'est toujours battue, y compris contre la maladie. Elle sort d'un cancer, elle a des problèmes cardiaques, elle a besoin actuellement d'un traitement médical lourd et quotidien. Elle a toujours été passionnée par l'Afrique, et bien loin d'être une touriste de passage, elle a voulu construire une grande partie de sa vie à Lamu, au Kenya, par désir profond de rencontrer des personnes et des cultures différentes et de nouer des liens réels et durables avec elles. Elle est en retour aimée et respectée par tous ceux, extrêmement nombreux, qui la connaissent là bas."


Friedrich Kittler (1943-2011)

Né en Allemagne de l'Est, passé à l'Ouest en 1958, le philosophe Friedrich Adolf Kittler fut l'un des principaux instigateurs de ce qu'on appelle désormais les "media studies", ou la théorie des medias, trop peu connue et enseignée en France. Le travail de Kittler, en effet, a consisté à mettre en rapport le territoire des technologies de communication et l'histoire de la pensée (ou "comment la nouveauté des medias technologiques s'est inscrite dans le vieux papier des livres"), avec l'effet d'une déterritorialisation radicale de ces disciplines

Le parti-pris de Kittler diverge largement de celui de Mc-Luhan, qui voit les medias comme des extensions du corps. Au contraire, pour Kittler: "les medias ne sont pas des pseudopodes extensifs du corps humain. Ils suivent une logique d'escalade, qui nous laissent derrière, ainsi que l'histoire écrite."

Dans ces technologies des medias, Kittler entendait également le roman "prenant part au développement et à l'expansion des nouvelles sciences au XVIIIè siècle, par exemple l'administration des populations, en contraste avec les vieilles sciences comme la médecine et autres disciplines médiévales" ou le film "traitant de l'enregistrement des corps nus".

Publié à peu près en même temps que l'ouverture du Media Lab de MIT, son Gramophone, Film, Machine à Ecrire (1986) reste l'une de ses plus célèbres contributions (sur le mode tripartite lacanien du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique), ouvrant sur l'observation que les réseaux à fibre optiques sont immunisés... "contre la bombe nucléaire, laquelle infecterait tous les ordinateurs" et fermant sur les photos d'Hiroshima, avant et après. Narrant l'invention du gramophone, moyen d'enregistrer des phénomènes naturels trop rapides pour être observés, le système des tranchées pendant WW1 ou le déchiffrage du code Enigma par Alan Turing, pendant WW2, Kittler démontre comment l'histoire des medias d'enregistrement infuse et se diffuse dans l'histoire de la pensée.

Après avoir été professeur itinérant dans différentes universités prestigieuses Américaines et Allemandes, Friedrich Kittler est devenu en 199 le titulaire de la chair d'esthétique et de théorie des media à l'Université Humboldt de Berlin, en même temps qu'il reçut le prix Siemens du ZKM de Karlsruhe; depuis 2005, il était également professeur à la European Graduate School de Saas-Fe (à voir sur YouTube). Kittler a eu une influence considérable sur la théorie esthétique.

Monday, October 17, 2011

Et Barbara Hammer le 20 octobre à la FIAC

Feminism and Lesbian Self Representation in Experimental Cinema

le jeudi 20 octobre 2011, 16h-17h 30

avec Barbara Hammer, Elisabeth Lebovici et Stuart Comer
dans le cadre de la FIAC à l'auditorium du Grand Palais à Paris

http://barbarahammer.com/
Accès depuis la Nef et par la rotonde Alexandre III, l'Auditorium du Grand Palais .Entrée libre dans la limite des places disponibles.)

Séminaire "Something" aux Labos, Mercredi 19 à 20h

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Cespra)
FONDATION MAISON DES SCIENCES DE L’HOMME

SOMETHING YOU SHOULD KNOW: ARTISTES ET PRODUCTEURS AUJOURD'HUI

Patricia Falguières, Elisabeth Lebovici, Hans-Ulrich Obrist et Natasa Petresin-Bachelez

MERCREDI 19 OCTOBRE à 20h

Un rendez-vous exceptionnel
AUX LABORATOIRES D'AUBERVILLIERS, 41 RUE LÉCUYER, 93300 AUBERVILLIERS

avec MÅRTEN SPÅNGBERG


Mårten Spångberg vit à Stockholm. Il est chorégraphe, curateur, chercheur et critique et s'intéresse au champ élargi de la chorégraphie, à travers des pratiques expérimentales dans une multiplicité de formes et
d'expressions. Il se produit en tant que performeur depuis 1994 (et il a notamment collaboré avec Xavier Le Roy entre 1997 et 2008, Christine de Smedt/Les Ballets C de la B entre 1999 et 2004), Tom Plischke en 2000, Lynda
Gaudreau en 2005, Tino Sehgal entre 1999 et 2007). Depuis 1999 il a également créé de nombreuses pièces chorégraphiques (des solos aussi bien que des travaux engageant d'autres danseurs ). Sous le label "International Festival", il a entamé une collaboration avec l'architecte Tor Lindstrand, initiant ainsi des zones de contact entre la chorégraphie et l'architecture, et questionnant notamment les modes de distribution et les économies de la circulation de l'art et de ses producteurs/trices. Entre 1996 et 2005, Spångberg a également organisé de nombreux festivals en Suède, et à l'international. Il est à l'initiative du réseau INPEX en 2006 et enseigne la théorie et la pratique à
l'université de la dance à Stockholm (Danshögskolan), où il dirige, depuis 2008, le programme de Master de chorégraphie. Enfin, il a écrit de très nombreux articles au sujet de la danse et de la performance; son livre,
"Spangbergianism" (2011) apparait comme un élément de recherche critique, curatoriale et chorégraphique dans sa pratique.
http://martenspangberg.org/
http://spangbergianism.wordpress.com
http://www.international-festival.org/

Sunday, October 16, 2011

A Rennes, le temps est... exclusivement masculin.

En 2011, les 20 et 21 octobre prochains, un colloque sur le temps à l'école des beaux-arts, celle de Rennes, propose un programme exclusivement masculin: 12 éminents intervenants et pas une seule femme pour discuter "de l'oeuvre d'art comme ouverture du temps".

Un temps confraternel, entre mecs?

Cela semble donc normal au maire, au directeur de l'école, au président de l'université et au président du FRAC Bretagne, tous des hommes, de n'inviter que des hommes.

Ils devraient prendre Philippe Meyer, de Radio France, comme modérateur, celui qui ne parle jamais en bien que des hommes.

A la place, on ira donc à Genève, où la HEAD, l'école des beaux-arts et le département universitaire des "études genre", proposent également un colloque à prendre "A bras le corps"(c'est son titre). Ou bien au Grand Palais, où se tient également un "colloque Gertrude Stein".


Friday, October 14, 2011

Franchir les limites avec Phyllida Barlow




RIG: untitled: blocks (2011)
Les photos sont @Peter Mallet et @LBV

Des sculptures, oui mais qui font obstruction : la haute salle bancaire de la galerie Hauser and Wirth de Picadilly, est envahie du sol au plafond, d’immenses tiges de bois munies d'un pied de béton, d'où dépassent deux petits chausses-tiges roses. A trois, elle portent, très haut, de vastes parallélépipèdes, des blocs de ciment (en fait, du polystyrène) parés de tissus colorés rouge, orange, jaune, pourpre ou bleu, comme des couvertures. Il faut passer en se faufilant dans cette forêt dangereuse- non parce qu’elle recèlerait des démons mais parce que l’équilibre de cette installation porte la marque, la violence, mais surtout la temporalité processuelle du chantier – et donc ce n’est pas une forêt, elle n’a rien de naturel. Pourtant, le malin « génie » à l’œuvre dans l’œuvre de Phyllida Barlow joue avec la nature sculpturale des questions posées, physiquement, présentement, à la spectateur/trice. Des questions de taille d'abord, et puis, évidemment, des questions de point de vue: une fois que les choses n’ont plus de nom, comment les appréhender ?


Questions de taille, de point de vue, d'appréhension: voilà! (ci-dessus). Il suffit de monter l’escalier au fond de la salle, qui mène sur une mezzanine et de se retrouver à regarder un amoncellement de blocs colorés, un paysage horizontal qui n’est autre que le faîte de l’installation vue d’abord... pour comprendre l’extraordinaire subtilité de ce qui apparaît d’abord comme le produit d'un grand effort physique, d'une "tournure de main" dont l'artiste n'a que cure.
Mais qui est Phyllida Barlow? Arrière-arrière petite-fille de Charles Darwin, elle est née à Newcastle-Upon-Tyne, est âgée de 67 ans. Dans les différentes écoles où elle a enseigné près de quarante ans (en particulier, à la Slade), ses élèves étaient Rachel Whiteread, Bill Woodrow, Tacita Dean, Douglas Gordon ou Melanie Counsell, notamment (on trouvera une interview sur son expérience http://www.frieze.com/issue/article/learning_experience/) Depuis ces dernières années, sa sculpture explose dans ses expositions d'Europe et d'abord d'Angleterre, à la Serpentine où elle a été présentée en même temps que Nairy Baghramian: elle a rejoint l'équipe de Hauser & Wirth et son exposition est concomittante avec celle de Roni Horn, dans un autre bâtiment.


Rig: Untitled; hoops.

RIG: untitled; containers; leaningcoveredholed, 2011 (détail)

C'est peu dire que Phyllida Barlow fait usage des lieux, tant son travail a envahi tous les espaces de l'ancienne banque, des sous-sols au grenier, pour en faire éclater d'ailleurs toute spécificité liée aux usages anciens du bâtiment; si elle avait pu mettre une pièce aux cabinets, on imagine qu'elle l'aurait fait. En tout cas, une poussée énergétique incite à se déplacer, pardon! à se faufiler, se comprimer d'une salle à l'autre.
Lorsqu'on descend un escalier, on se retrouve accueillie et confrontée à une troupe serrée de formes ressemblant à de gigantesques diapasons gris-rose. Une fois passée cette foule, on tombe sur une "scène"-- dont on fait irrémédiablement partie-- entretenue par trois larges cylindres plus ou moins abîmés, recouverts ou confrontés à des capuchons-- ou ce qui pourrait être de gros coussins rebondis. Une autre scénographie amène à retrouver, sur une tripotée de palettes, un gros coussin jaune surmonté d'un énorme emballage de carton dépioté dans tous les sens; avec entre ces deux là, une sorte de gros balais fiché dans le cul de la bête...
De guingois, cahin-caha, ces choses sculpturales à défaut d'autres appellations, qui dialoguent ou copulent ensemble amènent à se sentir soi-même maladroite éléphante dans la chambre-forte. Les pièces de Phillida Barlow s'immiscent partout:

RIG: untitled; tubes, 2011

Elle dit que ces oeuvres de grande taille "sont destinées à capturer une identité incertaine qui les places entre monumentalité et antimonumentalité". Elle dit aussi que le " sens du "toucher" dans ces pièces est un artifice. Une passage de la main sur leur surface est la dernière action qui soit appliquée au travail, précisant que ce sont plutôt ses assistants qui tiennent cette dernière main... (dans artforum, oct 2011)

RIG: untitled; emptyunits, 2011

Et puis lorsqu'on monte l'escalier, encore d'autres pièces -ces absurdes éléments bureaucratiques aspergés de rose et noir, qui forcent à se casser en deux, trois ou quatre pour passer-- d'autres envahisseurs, d'autres potentialités. D'autres associations, aussi -bien sûr ces oeuvres ne viennent pas "toutes seules" comme si elles venaient de Mars (ou de Vénus). On pense à Luciano Fabro, c'est sûr, à Anita Molinero (qui, comme elle, triture ou "torture" des matériaux quotidiens, de chantier, soustraits ou volés à la ville) ou à Come Mosta-Heirt, pour le rapport sculpture-peinture.

RIG: untitled; pompoms, 2011
Pour voir complètement cette exposition, il faut monter sur une échelle métallique, vers un grenier caché tout en haut de la banque-et y rester car depuis ce point de vue en équilibre un peu précaire, se dévoile une installation... de pompons ! C'est, effectivement, le pompon, une façon joyeuse de produire un torsion aux usages et aux images, y compris celles qui font tout le poids d'une exposition dans une telle galerie, munie d'un tel pedigree.


Chez Hauser & Wirth London, 196 A Picadilly, W1J9DY, ouverte les lundis pendant la Frieze
Le 17 octobre, Tamar Garb et Briony Fer conversent avec Phyllida Barlow à 18h, University College London.

Se précipiter et voir Sylphides, de Cecilia Bengolea et François Chaignaud, au Centre Pompidou

Cecilia Bengolea et François Chaignaud, Sylphides, 2009. Danse.<br><br>Courtesy Centre Pompidou. Photo: Alain Monot.

Tuesday, October 11, 2011

Un artiste, oui mais misogyne!!!

Où l'on retrouve maso et miso vont en bateau.

Le poste de directeur de l'école nationale supérieure des beaux-arts, qui va se libérer à la fin de cet année, est l'objet d'une confrontation qui, si elle est souterraine, n'en est pas moins violente. Le ministre n'a pas encore pris sa décision mais déjà, un certain nombre de lettres plus ou mois ouvertes paraissent (ou vont paraitre) signées par des personnalités qui soutiendraient la candidature "d'un artiste" pour cette école.
Derrière les généralités, il ne faut pas se leurrer : le seul candidat "artiste" restant parmi les pré-sélectionnés faisant campagne est Jean-Marc Bustamante, qui se trouve être déjà professeur à l'école, décoré de la Légion d'Honneur, et tutti quanti.

"«L'homme a besoin de conquérir des territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste; alors que les femmes cherchent un homme, un homme veut toutes les femmes. La femme, dès qu'elle a trouvé son territoire, elle y reste […]. Les hommes sont toujours dans la recherche de territoires vierges»*.*Jean Marc Bustamante, 2005.

Le livre qui lui est consacré (une monographie parue chez Flammarion, en 2005) contient un entretien croisé de Bustamante avec Christine Macel, conservatrice au Centre Pompidou et Xavier Veilhan, un autre artiste, où fusent des propos encore plus ridicules que misogynes. Bustamante le regrette peut-être mais la chose a été publiée dans un livre le concernant : nul doute qu'il a du donner son accord.

Cecile Proust a repris texto ces propos "croisés" dans une vidéo hilarante, une "femmeuse-action 18" intitulée "Les femmes ne tiennent pas la distance".
a voir sur : http://vimeo.com/27162912

Rappelons que c'est, précisément, pour entrer dans cette même école des beaux-arts que fut créée, il y a 130 ans, la première association féministe d'artistes en France, l'Union des Femmes Peintres et Sculpteurs.

Formidable Raqs Media Collective ou comment le courant passe dans les révoltes contemporaines




Anne Teresa De Keersmaeker par Beyoncé

Friday, October 07, 2011

Du côté de chez Stein.


Henri Matisse, Garçon au filet à papillons (Allan Stein) 1907. Minneapolis Institute for the Arts@ Succession H. Matisse et ARS, New York. C'est à Allan que Gertrude laissa ses tableaux, en 1946.

Au début du XXè siècle, les questions d'intimité familiale -ou plutôt le questionnement de l'intimité familiale-- sont intimement liées au développement de l'art moderne. Il y a, en Angleterre, par exemple, le phénomène Bloomsbury et la volonté d'un groupe de se placer dans l'avant-garde artistique mais aussi en rupture avec la notion de famille patriarcale.
A Paris, il y a aussi le phénomène Stein : où comment deux frères, une soeur et leurs conjointes --Sarah Stein, Alice B.Tocklas-- ont "fabriqué" l'art moderne, non en le faisant (quoique...) mais en collectionnant.

Henri Matisse, Nu bleu, souvenir de Biskra, 1907, Baltimore museum of Art @Succession Matisse et ARS, New York.

Posons l'hypothèse qu'il s'agit d'un déplacement tout aussi important pour la compréhension de l'art moderne que l'art moderne itself: celui qui le sort de l'atelier (du peintre) pour aller du côté de chez les collectionneurs/euses. Quels "arrangements" entre les oeuvres et le cadre de vie de ceux qui les montrent, ostensiblement, chez elles ou chez eux? C'est un peu la question que poserait une telle exposition si elle était allée chercher du côté de chez Proust, plutôt que d'envisager les choses par le titre : Matisse, Cézanne, Picasso, l'aventure des Stein.
Ce qui revient à dire que les artistes priment sur les oeuvres qui, elles même, priment dans leur splendeur sur le "display", ces arrangements de collections, évoqués par des films, des reproductions, l'écoute de voix, parfois, installés au sein de constructions aménagées comme des abris, dans les coins des salles.


Henri Matisse (haut) La Japonaise au Bord de l'eau, 1905. New York MoMA

Henri Matisse. Esquisse pour Le Bonheur de vivre, 1905-6. SF MoMA.
@Succession H. Matisse et ARS New York


Pourtant les collections des Stein parcourent un large éventail de propositions domestiques.
D'un côté, rue de Fleurus, un atelier (!) où le frère Leo et la soeur Gertrude (tous deux étudiants de William James, Leo aussi disciple de Berenson et de Morelli), puis où Gertrude et sa compagne Alice B. Tocklas (après 1913 et le départ de Leo aux Etats-Unis, perçu comme un reniement de l'art moderne) vont montrer les oeuvres d'art et se faire les champions des artistes. Non sans rivalités. De l'autre côté, c'est la rue Madame, bientôt nourrie d'une passion quasi mystique pour Matisse, qui franchira même l'Atlantique avec Michael et Sarah Stein, jusqu'à Palo Alto où ils s'installent en 1935.



Matisse, portraits de Sarah Stein et de Michael Stein, 1916. San Francisco, SF MoMA @Succession H. Matisse et ARS, New York.
Henri Matisse, Portrait aux cheveux bouclés, pull marin (Allan Stein), 1907 , Coll.part.

La période "Leo-Gertrude" est la première à se présenter dans le grand bain de l'exposition du Grand-Palais qui débute par des Baigneurs (une lithographie) de Cézanne, suivie par des dessins de Degas et Renoir, de petites toiles puis de grandes toiles de Renoir et Cézanne un "très très petit Manet" (dit Gertrude). Leo et Gertrude font alors bourse commune et conçoivent la collection comme vecteur psychologique (dixit le catalogue) permettant de mettre en place une pensée esthétique pour Leo (The A-B-C of Aesthetics, bien plus tard) et l'écriture de Gertrude (ses Word Portraits, Three Lives ou The Making of Americans qu'elle débute en 1905).
Ils achètent au Salon des Indépendants un Nu couché de Vallotton, qu'on voit dans l'exposition, apposé au formidable Nu bleu : souvenir de Biskra (1907), oeuvre à la gauche de laquelle figure un nu féminin allangui, faisant la Sieste de Bonnard. Cette trilogie est peut-être le seul élement un peu complaisant au Grand Palais flanquée du sous-titre : "tradition à l'épreuve de la modernité".
Après, c'est Matisse qui emporte les Stein - comme les visiteuses & les visiteurs-- avec la Femme au Chapeau, le portrait d'André Derain et La Gitane, après La Femme à la Raie Verte. Défilent tous ces tableaux où Matisse re-"fait l'histoire de la couleur", expérimente la construction ternaire (car s'ajoute, toujours, l'imposition d'une troisième couleur) par entrechoquement énergétique de zones colorées jusques et y compris dans les cernes, rendant l'exposition à la "violence affectueuse" d'un artiste, que Jean-Claude Bonne et Eric Alliez ont portraituré "en hyper fauve" dans leur La Pensée Matisse.
Une salle éblouissante, époustouflante, fait alors suite à ces données immédiates : par une longue série de petits tableaux (toile ou carton marouflé), où Matisse met la peinture en charpie, laissant entre chaque touche, zigouilli, virgule de pâte colorée, le blanc de la toile oeuvrer à la dissolution de la figure et à sa recomposition énergétique, en sensations parcourant le tableau jusqu'aux bords, délivré des hiérachies : La Japonaise au Bord de l'eau, 1905, les esquisses pour le Bonheur de Vivre, la Femme nue allongée, 1906, une petite étude pour Marguerite lisant, des Nu dans la forêt. On y voit également grossir le cerne jusqu'à imposer un filtre, ou se structurer les compositions en aplats de couleur, avec le Luxe I et le Garçon au filet à Papillons, 1907 (Ou ce portrait d'Allan, le fils en pull rose: nombre de ces tableaux, étant restés très tard en possession de Sarah Stein, sont toujours en mains privées).
C'est d'ailleurs la vertu hypnotique des tableaux de Matisse sur laquelle Michael et Sarah Stein mettent l'accent rue Madame et ils accentuent encore, par leur nombre, la force de la matérialité de ces oeuvres (sculptures, également). Les Stein collectionnent également des émaux byzantins, des étoffes chinoises et persanes, une conception du décoratif à laquelle adhère le peintre. Cette fusion- entre collection et composition picturale- se prolonge dans la mise en place de l'Académie Matisse en 1908 à l'instigation de Sarah Stein (Couvent des Oiseaux puis en face 33 boulevard des Invalides), et que fréquentent--évidemment-- des exilés et des femmes: l'exposition y confronte les "académies" de l'Académie. Elle reste plus discrète, limite incompréhensible sur l"' affaire" du prêt de 19 peintures de Matisse de la collection de Michael et Sarah au marchand Gurlitt, à Berlin en...1914!!!, la guerre entre la France et l'Allemagne organisant une débandade de ventes et de rachats....Même si l'artiste et les collectionneurs restent amis après-guerre.
Pendant ce temps Picasso a fait le portrait de Gertrude Stein et la rue de Fleurus se picasso-ise.

Pablo Picasso, Nu à la Serviette, 1907, Coll Part.



Picasso, Tête de femme endormie, 1907 MoMA, NY.

Gertrude devient l'opératrice des achats, à mesure que ceux-ci deviennent plus radicaux-ce que montre, au rez-de chaussée du GP, la magnifique salle de la rotonde autour du Portrait (Gertrude = la Monsieur Bertin du XXè s.) et des études pour les Demoiselles et Nus à la draperie. Le dialogue avec Picasso, l'intérêt de Gertrude pour le rapport de l'artiste avec la photographie (qui devient son objet d'étude) fondent un intérêt parallèle pour l'"oralité et répétition"(dixit catalogue) à l'oeuvre dans le cubisme et chez l'écrivaine .

Francis Picabia, Gertrude Stein, 1933
Après la séparation de la collection commune avec Leo, Gertrude s'installe avec Alice, instaurant de nouveaux rituels dans la vie domestique: l'atelier bohème une fois rangé, les meubles modernes remplaceront les lourds apprêts Renaissance, et les fauteuils XIXè seront améliorés par les broderies au petit point d'Alice, sur des cartons de Picasso. On connaît déjà le "devenir tableau" de la figure de Gertrude ( qui, phrase célèbre "finira par ressembler à son portrait") - encore un rapport entre collection et collectionneur/se. Dès 1907, celle-ci a abandonné tout vêtement féminisant pour des sortes de tuniques de prêtresse ample, auxquelles elle ajoutera le gilet brodé. En 1926, elle se coupe les cheveux à la Jules César. L'exposition montre que la collectionneuse s'intéresse peut-être moins la découverte de l'art moderne qu'aux représentations qu'on donne d'elle, qu'elle lance d'ailleurs elle-même en écrivant son propre éloge dans l'Autobiographie d'Alice Tocklas.
L'icone Gertrude devient l'effigie frappant la monnaie en circulation: Man Ray, Picabia, Tal Coat, Tchelitchew, Christian "bébé" Bérard, Francis Rose, les photographes Cecil Beaton, Carl van Vechten, George Platt Lynes... Voilà "la seconde famille", comme l'intitulent Tirza Latimer et Wanda Corn, faisant l'inventaire des contradictions de la collectionneuse, radicale dans sa politique sexuelle et très conservatrice en matière politique tout court : "we are surrounded by homosexuals, they do all the good things in the arts" écrivait Gertrude en 1934 (elle parlait des hommes). Bernard Faÿ, l'un de ceux-là, collaborateur antisémite et directeur de la Bibliothèque Nationale sous l'Occupation, a protégé le couple, invitant Gertrude à traduire en Anglais les discours de Pétain.
Parmi les collaborations, il en est néanmoins de plus glorieuses, sur lesquelles l'exposition insiste nettement plus : avec Gris, Hugnet et surtout Virgil Thomson, pour leur opéra Four Saints in Three Acts, avec décors et costumes de Florine Stettheimer, adepte de la cellophane rose, des plumes, du papier doré, des perles de verre, du tulle et de la tarlatane, qui fut interprétée par un casting uniquement afro-américain (1934).

27 rue de Fleurus chez Gertrude Stein et Alice Tocklas, dernière photo en 1934

A San Francisco, où cette vaste, extraordinaire, exposition a commencé, elle avait une contre-partie queer : "Seeing Gertrude Stein"organisée au Contemporary Jewish Museum. A Paris, l'exposition est seule au Grand Palais et l'argument est sans doute plus institutionnel, montrant avec clarté combien l'art moderne ne fut point collectionné par les musées- une réalité qu'on aurait tendance à oublier dans la réécriture contemporaine.

Jusqu'au 16 janvier au Grand Palais. http://www.rmn.fr/stein

Thursday, October 06, 2011

Le beau Witz et le saint esprit (Philippe de Champaigne, Annette Messager)



Photos courtesy Catherine.
Un détail de la Réception d'Henri d'Orléans dans l'Ordre du Saint esprit le 15 mai 1633 par Philippe de Champaigne (1634-5) vu au Musée des Augustins de Toulouse - Il lui manque la figuration, un peu plus haut sur le tableau, du Saint Esprit- qu'on retrouvera, peut-être plus si saint que ça, dans une oeuvre d'Annette Messager non loin, accroché à une statue de Falguière (ci-dessus, également)
Ce qui touche dans le tableau de Philippe de Champaigne, c'est précisément le toucher, cet ensemble de cinq mains disposés en plein sur un tableau, du moins c'est ce que semble être ce rectangle imagé et encadré, tenu face au personnage agenouillé, qui y applique ses doigts et paumes.
Un petit tableau dans un grand: n'est-il pas question d'une mise en abyme, pour exprimer une chose qui n'arrive que parce qu'elle est seconde, qu'elle ne se constitue que d'une deuxième fois pour signifier que toute réception dans un groupe (et pas n'importe lequel, un "Ordre"!) ne peut être que la "répétition de sa fondation? "La représentation performe la présence de l'institution", ajoute Louis Marin, le grand historien de l'art de Philippe de Champaigne (à lire : Pouvoir d'Etat et mort de Dieu, in Champaigne ou la présence cachée, son livre posthume, Hazan, 1995)