Tuesday, March 29, 2011

Los Angeles, MOCA, L'illusion comique de William Leavitt




William Leavitt, de haut en bas : Painted Image, 1972; California Patio, 1972; Solvent Molecule (1995); Lure of Silk (1975), Spectral Analysis (1977), Cutaway View et Manta Ray, 1981 @MOCA &Brian Forrest

Avant de rédiger sa page londonienne, LBV aimerait signaler à chaud une exposition pourtant regardée postérieurement (sachant qu'on se fout complètement de la chronologie de ses visites): celle de William Leavitt, Theater Objects au musée d'art contemporain de Los Angeles- alors que se prépare, dans l'autre bâtiment ('temporaire/contemporain") de ce même musée, une exposition sur le graffiti (Art of the Streets) qui a déjà fait l'actualité: on se souvient qu'un mural de BLU, peint en facade et représentant des cercueils enveloppés dans des billets d'un dollar, a été effacé ("pour ne pas déplaire aux vétérans de guerre dont un centre est proche du musée" selon le directeur du Moca) juste après qu'il avait été terminé, lui permettant ainsi de figurer dans le catalogue...
Mais revenons à Leavitt (né en 1941). C'est une résurgence (même s'il fut montré à l'expo beaubourgeoise sur Los Angeles), qui permet de retrouver et de repenser l'art conceptuel californien de la fin des années 1960 (avec Bas Jan Ader, Michael Asher, John Baldessari, Bruce Nauman, Allen Ruppersberg, Edward Ruscha....) et d'y intégrer l'influence considérable qu'eut Leavitt sur des artistes comme Jack Goldstein ou Raul Guerrero, alors qu'il était assistant du doyen de l'école d'art Chouinard . On peut désormais reconnaître également qu'il a marqué la génération des "Images", des années 1980, avec le même Goldstein mais également avec Mike Kelley, Sherrie Levine, Richard Prince ou James Welling... Outre les qualités qu'on leur connaît, ces artistes, en effet, se sont grandement intéressés à la part du "vernaculaire" dans ou avec l'architecture moderniste de Los Angeles et de l'intrication des deux dans les fabrications narratives de la cité des anges.
On raconte qu'arrivant à Los Angeles en 1965 pour y faire ses études d'art, Leavitt avait dù terminer son entraînement de réserviste dans un lieu situé à l'arrière d'un studio de cinéma, découvrant du même coup l'effet de réel et la facticité des "maisons parfaites"du récit hollywoodien : les mécanismes de fabrication de l'artifice ont ainsi fondé, son "Illusion comique" et la théâtralité de ses montages photos comme de ses installations (California Patio, l'une des premières, utilise la porte-fenêtre coulissante). Pour la plupart, celles-ci délimitent une scène, qu'il y ait eu performance ou pas, en deça ou au delà du récit. Ainsi l'une de ses premières (d'ailleurs accompagné d'une pièce de théâtre), Spectral Analysis, avec son canapé, son lustre, son rideau tenu, comme le bout de mur perpendiculaire, par un praticable à contreforts muni de coussins (un signe distinctif, il y en a partout). Un éclairage de scène lui donne l'aspect et la couleur du rainbow flag, ou plutôt ici du spectre télévisuel, alors qu'une télé sur une table basse à côté du canapé fait l'effet hypnotique d'une boule à facettes, avec cette image en noir et blanc d'un diamant qui tourne sur son axe. Le cadre quotidien est transfiguré en boîte de nuit, en récit d'aventures, alors que rien ne se passe, sinon le bruit lointain et répété du trafic automobile.
La vision de ses séquences photographiques des années 1970 permettent d'éclairer le dédoublement dramatisé des installations ou tableaux. Les premières organisent -justement- un ordre, à partir de l'arbitraire du choix des objets photographiés comme de leur mise en rapport, hasardeuse et pourtant productive, narrativement. Les tableaux, quant à eux, sont souvent exposés en étant accrochés contre un bout de mur-cimaise : local professionnel (avec sa sempiternelle plante verte) ou bien fragment récupéré d'un décor de série télé? On se souvient du bruit que fit l'article de Michael Fried, dans artforum en 1967 expliquant que l'art contemporain se rapprochait dangereusement de la condition du théâtre; c'est aussi le contexte qui explique le parti-pris radical de Leavitt, qui, loin pourtant du minimalisme, offre une série de mises en scène au modernisme. Chez lui, c'est "art and objecthood", version ultra-caustique.
A partir des années 1980, l'artiste s'est tourné vers la dépiction de Los Angeles, ses maisons, ses patios et ses bribes d'esthétique science-fictionnelle (la tour de contrôle de l'aéroport LAX, par exemple), préférant la quotidienneté de paysage urbains, dont il sait assez bien montrer l'intersection stylistique avec les cinémas de genre ou les séries télé (Solvent Molecule) . Dans son installation la plus récente, de 2009, qui ouvre ou ferme l'exposition (selon par où on y entre) où deux fragments de murs de fausses briques artificiellement disjointes et par ailleurs munies des mêmes contre-forts qu'ailleurs, accompagnés l'un d'une plante verte et l'autre d'une table munie d'une lampe rétro, semblent s'écarter sur une machinerie de tuyaux et de sphères en plastique transparent rappelant une molécule (ou une version réduite de l'atomium de Bruxelles), accompagnés de bruits aigres de pompages, de cliquetis et d'air pulsé. Rien ne se passe, bien sûr, sinon l'impression d'incursion voulue dans le laboratoire d'un Jekyll ou d'un Hyde. Et oui, bien sûr, on pense aussi à Hans Peter Feldmann.








Séminaire avec K8 HARDY le 30 mars

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Cespra)
FONDATION MAISON DES SCIENCES DE L’HOMME

SOMETHING YOU SHOULD KNOW: ARTISTES ET PRODUCTEURS AUJOURD'HUI

Patricia Falguières, Elisabeth Lebovici, Hans-Ulrich Obrist et Natasa Petresin-Bachelez

Mercredi 30 mars à 19H

K8 HARDY

De 19H à 21H, À LA MSH, 16 – 18 RUE SUGER, 75006
(métro Odéon ou Saint – Michel)


S’il est un collectif qui a marqué les années 2000, c’est bien celui qui s’est intitulé L.T.T.R. (à traduire variablement tout en incluant "Lesbians to the Rescue" ou "Lesbians Tend to Read", ou "Lacan Teaches to Repeat"…).Rayonnant autour de Brooklyn (New York), LTTR s’est autoproclamé un collectif féministe "genderqueer" produisant, entre autres nombreux projets "à orientation flexible" (performances, événements, collaborations…) un extraordinaire journal annuel à partir de 2001. Cette revue s’est efforcée de mettre en lumière des communautés radicales, critiques et sexuelles,ntissant les fils de plusieurs généalogies queer, tout en changeant à chaque fois de forme, de contenu, de dialogues, insérant des objets dans chaque exemplaire… L’une des fondatrices (avec Ginger Brooks Takahashi et Emily Roysdon) était K8 Hardy.
Née en 1977 à Fort Worth dans le Texas, K8 Hardy (ainsi a-t-elle changé son nom alors qu’elle était adolescente) obtenu un B.A. en « Film and women studies » du Smith College, puis a suivi le cursus du Whitney Independent Study Program (2003) et enfin celui du Bard College. A l’âge de 19 ans, elle recevait une subvention pour travailler avec la cinéaste Miranda July à Portland (Oregon) et elle a aussi collaboré à une télévision d’artistes à San Francisco, ainsi qu’avec les groupes musicaux Lesbians on Ecstasy, Le Tigre et Fisherspooner.
Son travail (écriture, vidéo, performance, musique, mode….) a été qualifié par Holland Cotter, dans le NYTimes, d’un mélange de "pays des chimères enfantines, d’activisme des 1960’s, de féminisme des années 1970’s, de politiques queer, de culte du narcissisme", le tout fourré d’un humour cinglé. On l’a souvent comparé à une anti-Cindy Sherman, fonctionnant comme une "mascarade qui serait le produit du cliché de l’art comme mascarade". Ce qui caractérise le travail dK8 Hardy est également son rapprochement avec la mode, alors que l’artiste s’improvise volontiers styliste (l’artiste est d’ailleurs productrice du fanzine FashionFashion). Elle est également l'une des membres de W.A.G.E. (Working Artists and the Greater Economy).
A New York, elle a exposé à la galerie Reena Spaulings. Elle a obtenu de nombreuses résidences (la dernière: Printed Matter, New York, 2009) et a participé à de nombreuses expositions collectives, dont Greater New York, (MOMA/PS1), Our Bodies, Our Selves, Passwords Cycle 5, Montehermoso, Vitoria, Espagne, Two or Three Things I Know about Her, Fogg Harvard Art Museum, Boston, à Documenta 12 Magazines, Kassel, à la Biennale de Moscou: Uncertain States of America – American Video Art in the 3rd Millennium, à la biennale de Lyon 2007, à The “F” Word, The Warhol Museum, Pittsburgh...
K8 Hardy expose actuellement à la galerie Balice-Hertling , 47 rue Ramponneau, 75020 Paris.

Sunday, March 27, 2011

Tuesday, March 22, 2011

Jalal Toufic, séminaire le 23 mars.

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Cespra)

Fondation Maison des sciences de l’Homme

SOMETHING YOU SHOULD KNOW:

ARTISTES ET PRODUCTEURS AUJOURD'HUI

Patricia Falguières, Elisabeth Lebovici, Hans-Ulrich Obrist et Natasa Petresin-Bachelez

Mercredi 23 mars à 19H

JALAL TOUFIC

De 19H à 21H, À LA MSH, 16 – 18 RUE SUGER, 75006

(métro Odéon ou Saint – Michel)

En 2006, dans un entretien „entre artistes“ avec Silvia Kolbowski, Walid Raad déclarait :“Je me rends bien compte que j’ai déjà lu ça quelque part, très probablement dans un des livres de Jalal Toufic. Je vous avais dit lors d’une de nos précédentes conversations que je citerais sans doute Jalal régulièrement dans tous nos échanges, tout simplement parce que je suis incapable ces temps-ci de trouver mes pensées sans passer par ses mots, ses livres et ses concepts“. Au cœur d’une riche floraison d’artistes libanais, Jalal Toufic, artiste, vidéaste et écrivain, occupe cette place à la fois centrale et en retrait qui fait de lui un catalyseur de la créativité collective et un artiste au spectre d’activités impressionnant: vidéo, installations, récit, essai philosophique tissent un univers foisonnant et énigmatique où le cinéma, Deleuze et les mystiques de l’Orient ancien sont mobilisés par l’urgence de la catastrophe.

Ses vidéos et œuvres mixtes ont été exposées à l’ICA (Londres), au ZKM (Karlsruhe), au Centre Pompidou (Paris), à la Fondation Tapiès (Barcelone), au Witte de With (Rotterdam), à la Documenta (Cassel).

Parmi ses publications: Distracted (1991; 2nd ed., 2003), (Vampires): An Uneasy Essay on the Undead in Film (1993; 2nd ed., 2003), Over-Sensitivity (1996; 2nd ed., 2009), Forthcoming (2000), Undying Love, or Love Dies (2002), Two or Three Things I’m Dying to Tell You (2005), ‘Âshûrâ’: This Blood Spilled in My Veins (2005), Undeserving Lebanon (2007), The Withdrawal of Tradition Past a Surpassing Disaster (2009), Graziella: The Corrected Edition (2009). Il a co-édité le numéro spécial de „Discourse“ consacré à Gilles Deleuze: A Reason to Believe in this World, et édité le numéro spécial de la méme revue consacré au cinéma oriental : Middle Eastern Films Before Thy Gaze Returns to Thee and Mortals to Death.

Toufic qui a enseigné dans diverses universités des États Unis et du Liban, enseigne à l’Université Kadir Has à Istambul où il s’est installé. Il séjourne cette année à Berlin au titre d’une résidence DAAD.

Deux de ses livres sont publiés en français cette année: Le retrait de la tradition suite au désastre démesuré (Les preiries ordinaires) et Distrait (Les Petits Matins). Il participera, le 25 mai, avec Walid Raad, au cycle de conférences que le Louvre consacre ce mois-ci aux „Revenants: images, figures et récits du retour des morts“.

Plusieurs de ses textes et de ses livres sont disponibles sur le site http:// www.jalaltoufic.com

Something you should know

Quelques mercredis par moi, de 19H à 21H,

À LA FMSH, 16 – 18 RUE SUGER, 75006

(métro Odéon ou Saint – Michel)

entrée libre dans la limite des places disponibles.

Programmation et prochains rendez-vous par abonnement à la newsletter somethingyoushouldknow-request@ehess.fr

EHESS : Nicolette Delanne, delanne@ehess.fr

Cespra, 105 bd Raspail, 75006, Paris

tél: 01 53 63 51 3

Se ruer vers Katia Kabanova à l'Opéra Garnier



Christoph Marthaler, avec la complicité d'Anna Viebrock qui dessine costumes et décors, est le plus intelligents des metteur en scène d'opéras. Et notamment pour ce qui concerne ceux qui ont été conçus durant le tournant du XIXè au XXè siècle. Après Wozzeck l'an dernier, LBVa plus qu'adoré Katia Kabanova à l'Opéra-Garnier (où elle n'a pu s'empêcher de penser à son ami Patrick Bracco qui, jusqu'à sa mort en 1986, a été, pour tout un petit groupe, le fidèle "passeur" de sa fusionnelle passion opératique). Cette mise en scène, présentée à Salzbourg en 1998, fut créée à l'Opéra Garnier en 2004 et elle en est la reprise.
Un texte de Max Brod, reproduit dans le catalogue, commence par expliquer que l'opéra de Janacek (1858-1928, compositeur de Brno) fonde son livret en tchèque sur l'adaptation d'une "Madame Bovary russe" mais l'exécuteur testamentaire de Kafka poursuit en expliquant tout le contraire. C'est un peu le parti que Marthaler a suivi : le drame se produit à l'origine auprès de la Volga, et le metteur en scène l'a renversé ou reversé dans un "intérieur/extérieur": un extraordinaire décor de cour d'immeuble délabrée style Européen de l'ex-Est, où convergent les fenêtres des appartements d'où épient des figures et où sont placés les choeurs. La cour d'immeuble est munie de souris, d'une fontaine centrale rouillée, de poubelles partout et sa porte "côté jardin"(à la place de l'entrée secrète du jardin que mentionne le livret) est faite d'une vaste armoire, par les vantaux de laquelle pénètrent les intrigues clandestines des personnages. Mais ce qui frappe, surtout, c'est le "double-jeu" que Marthaler installe dans cette cour, où il y a des chanteurs, mais aussi des personnages (faux-aveugle, jeunes filles en chaussettes, règne du costume en rayonne), dédoublant également les chanteurs/ses en personnages ; par exemple lorsque deux d'entre eux mettent à parodier Gene Kelly dans "Chantons sous la Pluie" ou deux autres, se prennent à danser le tango.
Chez Janacek, dit Brod, il s'agit d'"aimer contre sa volonté"et c'est le "déchaînement triomphal des forces élémentaires" qui lui a inspiré cet opéra conçis, "presque épigrammatique", qui "galope sans reprendre son souffle". Mais ce qui frappe tout autant, c'est le carcan social d'obscurantisme qui enserre Katia, devenant personnage collectif- celui des femmes et au delà, de l'humanité- et qui "donne corps au processus qui la conduit à sa perte", comme l'explique Isabelle Moindrot. Janacek coupe toutes les intrigues secondaires et fait culminer la tension dramatique au moment du dénouement, dans une fin abrupte et verticale. Tout comme le metteur en scène a organisé, au moment de "l'orage", un déchaînement des lustres et de l'électricité de l'immeuble. Ce que Marthaler propose, en ce sens, est un art concret, au sens moderne du terme, à la fois complètement réaliste et complètement abstrait.

Thursday, March 17, 2011

Les artistes se mobilisent pour les ouvriers des chantiers d' Abu Dhabi

Le ArtNewspaper (17 mars) vient de rendre publique la signature par 130 artistes-- en particulier du Moyen-Orient et comprenant également des curators et des critiques--- d'une pétition visant à boycotter le musée Guggenheim d'Abu Dhabi (architecte : Frank Gehry) si les conditions de travail et les droits des ouvriers étrangers, oeuvrant sur ce site, ne s'améliorent pas; la pétition adressée à Richard Armstrong, le directeur de la Fondation Guggenheim et du musée newyorkais cite une étude de Human Rights Watch (2009) signalant de nombreux abus à l'égard des ouvriers, qui sont nombreux à venir du sub-continent Indien et qui ont signalé avoir déboursé des sommes considérables pour être recrutés sur ce chantier.
Les artistes qui ont signé s'engagent à ne pas exposer dans ce musée, ni même pour certains dans les autres "succursales" des musées Guggenheim. "les artistes ne devraient pas avoir à exposer leurs travaux dans des bâtiments construits sur le dos des travailleurs; ceux qui fabriquent les murs devraient avoir droit au même respect que ceux qui travaillent avec des pinceaux ou des appareils photos", a expliqué Walid Raad.
Ce n'est pas la première fois que Human Rights Watch proteste contre les conditions de travail dans les émirats: la New York University a accepté de garantir que toutes les entreprises travaillant à son nouveau campus d'Abu Dhabi rembourseraient ces sommes déboursées par les ouvriers pour leur recrutement, qu'elle ne permettrait pas qu'on leur confisque leurs passeports et a promis 30 jours de congé par an, une assurance médicale et le paiment des heures supplémentaires.
Comme LBV est bête, elle aimerait savoir ce qui s'est passé pour le Louvre, et son propre musée à Abu Dhabi. Human Rights Watch avait demandé au gouvernement français des assurances en 2007... Qu'en est-il? Le savez vous?


Tuesday, March 15, 2011

Leo Steinberg (1920-2011): la critique et ses "autres critères"


Si on apprend avec surprise la mort de Leo Steinberg, c'est qu'on n'avait pas vraiment entendu parler de cet éminent critique-historien d'art (hé oui!) depuis quelque temps. Le nom de Steinberg, en effet, est lié à l'un des plus importants articles analysant le tournant, sinon épistémologique, du moins perspectif de l'art des années 1950-60, avec l'idée du "flatbed" ('lit à plat") contenue dans l'un des articles de ce livre fondamental : Other Criteria.
Empruntant le terme à la presse d'imprimerie, où il désigne un "lit horizontal sur lequel repose une surface à imprimer"Steinberg analyse la nouvelle horizontalité comme plan pictural où des "choses", qu'il s'agisse de peinture avec Pollock mais surtout d'empreintes, d'objets... avec Rauschenberg et Dubuffet, vont constituer le tableau en un plan opaque, contraire à la simulation d'un champ de formes vertical. Steinberg retourne, en quelque sorte, le tableau en table tout en avertissant qu'il parle surtout d'"images psychiques"- mais il augure également d'un "changement radical de sujet", une rupture avec l'art depuis la Renaissance, qui passe selon lui de la nature à la culture (The flatbed picture plane, in Other Criteria, livre de 1972).
Ce qui est intéressant avec Steinberg, un critique à part, c'est précisément cette position marginale qu'il a occupée par rapport au dogme Greenbergien (qui lui valut d'être ultérieurement publié par October) mais également par rapport au formalisme de l'histoire de l'art. Il est passé du contemporain à la Renaissance (dernières oeuvres de Michel Ange, Borromini, Lippi...) au "retour de Rodin" (chez Macula), repassant par ce morceau de bravoure qu'est La sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne (Gallimard)- Aurait-il pu publier ce livre aujourd'hui, sans se mettre les associations cathos à dos ?
Né à Moscou en 1920, émigré à Berlin, puis à Londres où il étudie la sculpture et la peinture (Slade), Steinberg se retrouve à New York, travaille comme traducteur, puis comme critique, plutôt pour des publications de gauches comme Partisan Review. Il découvre Pollock, de Kooning et se met à des études d'histoire de l'art, obtenant un PhD de l'Institute of Fine Arts en 1960. Steinberg lancera ultérieurement le programme d'histoire de l'art de l'université CUNY, en 1971- et enseigne à Stanford, Berkeley, Princeton, Columbia, Harvard, terminant sa carrière à l'Université du Texas, à laquelle il donnera sa collection de 3200 estampes (2002). Il a également été le premier à recevoir un prix de littérature pour son travail de critique d'art.
Steinberg a beaucoup écrit sur Picasso (et la sexualité), sur Jasper Johns, mais on retiendra aussi ce texte mémorable : Contemporary art in plight of its public, qui concerne le risque dans l'art contemporain et l'angoisse nécessaire qu'il provoque sur le public...

à lire, la conférence de Leo Steinberg à la séance du College art association, 2002, en son honneur sur le site du Brooklyn Rail
http://www.brooklynrail.org/2006/06/art/leo

Wednesday, March 09, 2011

Tailler un costard.... personnalisé.


Catherine a transmis cette info trouvée sur le site de Rue 89, qu'elle en soit remerciée : on aura pu voir, lors d'une conférence en Slovénie, que toutes les rayures du costard que s'était fait tailler Moubarak épelaient son nom (Hosny Mubarak)
Photo le 15 octobre 2009 lors d'une conférence au château Brdo, près de Kranj (Slovénie) (Bor Slana/Reuters).

Monday, March 07, 2011

Revenir sur Les Revenants

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De haut en bas : Hans Baldung, Ingres, Girodet, Fantin-Latour

Le goût immodéré de LBV pour la série True Blood, pour les démêlés des vampires et du Stade du Miroir, dans une chaîne reliant Jacques Lacan, Slavoj Zizek et Jalal Toufic (auxquels LBV s'est à son tour enchaînée lors d'une skype-conférence avec l'école des arts de Brême sur ce sujet)... bref l'actualité de ce que l'anglais nomme Undead, l'a précipitée dans la toute petite mais remarquable exposition du Louvre. Celle ci accompagne, plutôt qu'elle s'accompagne d'un cycle cinéma/conférences, puisque d'emblée la dimensions spectaculaire du spectral est annoncée. Il s'agit d'un dialogue constant avec " la littérature (...) le théâtre, ballet et spectacles lumineux, telles la lanterne magique ou la fantasmagorie." Transposées dans le monde contemporain, ces revenants deviennent l'image-même du "passage à l'image" si on extrapole la reprise, par Marcella Lista (la commissaire), de l'idée d'Avital Ronell selon laquelle les medias sont hantés.
Ainsi, les panneaux explicatifs qui interrompent l'exposition des dessins empruntent à la médiation du théâtre, de l'épopée, de la littérature allégorique, voire du faux littéraire (Ossian)l . La première séquence présente le/a mort qui se lève ( Jacopo Bellini, 1450); qui danse ou qui saisit le vif, qui s'immisce en tiers dans le raptus amoureux (Hans Baldung, 1505), qui se fait momie (Claude Gillot). La seconde voit l'ombre apparaître et "doubler" le songe :  celle d'Hector pour Enée (Girodet), celles des foules diaphanes accumulées dans les deux dessins d'Ingres pour le Songe d'Ossian. "Entre le spectre!"(Hamlet) et la tache brune gagne chez Delacroix, le spectre de la trame envahit la frontalité du papier chez Fantin-Latour lorsqu'il illustre les Troyens de Berlioz. "La femme", qui n'existe pas, comme chacun sait, devient ici, via une citation de Rachilde, femme voilée : plaçant la mort et les angoisses du XIXè siècle dans la main portée au front de Madame la Mort de Gauguin. La femme voilée n'est plus un "dessous" de la peinture (Balzac, le Chef d'Oeuvre Inconnu) : elle se fait trame, grisaille, interférence dans le processus de communication. Ainsi, les fantômes photographiques d'Agnes Healy font intervenir ou plutôt revenir le découpage et le montage comme friture dans la transmission.

C'est ainsi que se représentent des corps sans corps, ceux qui n'ont plus de sang (vampires) ni d'incarnat pour en rougir : contours emplis de noir ou de blanc, enveloppes, découpages, détourages, voiles, bandages, silhouettes, monopolisant les ressources de l'artifice, de la fabrique de l'art.


Au centre de l'exposition, une rareté, la série de plaques mécanisées, datant du début du XIXe  siècle provenant du musée Gassendi de Digne-les-bains: celui-ci s'est notamment spécialisé dans les "lanternes de peur". On désignait, d'ailleurs sous le terme de fantasmagorie, cette forme d'art qui, dès la fin du XVIIIè proposait une représentation fantasmatique, magique, tonitruante et environnementale du dialogue avec les morts, avec fantômes optiques en tous genres et illusions d'échelle, grâce auxquelles (par exemple) un squelette semblait s'avancer vers les spectateurs en agitant sa faux. Le plus célèbre de ces artistes-illusionnistes, le belge Gaspard Robert dit Robertson, avait également concocté les  portraits cadavériques de Lavoisier, Voltaire, Rousseau ou Robespierre projetés sur de la fumée ou ces plaques mécanisées dont les articulations en laiton permettent de faire bouger des parties de verre mobiles ou des lames de mica peint à la main. La fantasmagorie resta une référence durant tout le XIXè siècle: Mary Shelley l'adapta, parait-il pour son "Frankenstein, the Modern Prometheus" (http://artsciencefactory.fr/2011/03/02/magie-de-la-lanterne-de-peur/). Les plaques exposées au Louvre, "incunables de l'animation" viennent tout juste d'être restaurées (et elles ont fait l'objet d'un spectacle fantasmagorique le 6 mars), malheureusement sans trace de leur lanterne magique.

Au Louvre, salle d'actualité des arts graphiques  (la " 33")
Ci-dessous, et au programme:
-JEUDI 10 MARS CONFÉRENCE À 18H30 L’esprit revenant. Allées et venues des morts par  Yves Le Fur, historien de l’art, musée du Quai Branly, Paris
PROJECTION À 20H30
Rituels et transes 
Séance en collaboration avec la Cinémathèque de la Danse 
- VENDREDI 11 MARS-CONFÉRENCE À 18H30
Hypothèses d’un corps entre deux mondes par Olivier Schefer, philosophe, université Paris-1
PROJECTION À 20H30
Carnival of Souls de Herk Harvey
- SAMEDI 12 MARS 
15h Le Moulin des supplices ( Il mulino delle donne di pietra) de Giorgio Ferroni
Italie/France, 1960, 94 min, vidéo, vostf   séance présentée par Kiyoshi Kurosawa.
17h  Les Innocents (The Innocents)  de Jack Clayton Grande Bretagne, 1961, nb, 99 min, vostf
. Séance présentée par Kiyoshi Kurosawa.
- DIMANCHE 13 MARS
15h Séance (kôrei)  de Kiyoshi Kurosawa
Japon, 2000, réal., 97 min, coul., vostf 
17h : Rencontre avec Kiyoshi Kurosawa
18h  Yotsuya Kaidan : Oiwa no borei de Kazuo Mori
Japon, 1969, 93 min, vostf 
-VENDREDI 18 MARS- Conférence à 18h30
Gestes survivants  par  Georges Didi-Huberman, historien de l’art, École des
hautes études en sciences sociales, Paris
PROJECTION À 20H30
The Last Man on Earth  de Ubaldo Ragona
E.-U./ It. , 1964 nb, 86 min, vostf
SAMEDI 19 MARS :
PROJECTION À 17H
Le mort-vivant (Dead of Night)
de Bob Clark
Etats-Unis, 1974, coul, 88 min, vostf
Précédée d’une présentation de Jean-Claude Lebensztejn,
historien de l’art, Paris. 
- DIMANCHE 20 MARS-CONVERSATION À 15HPolitique des morts-vivants, figures de l'autorité et formes
de la domination
par Nicole Brenez, université Paris-3, Olivier Schefer, université
Paris-1, avec la participation de  Hamé du groupe de rap La
Rumeur.
PROJECTION À 16H30
Le Jour des morts-vivants (Day of the Dead)
de George A. Romero,
Etats-Unis, 1985,  coul, 102 min, vostf 
- LUNDI 21 MARS CONFÉRENCE À 18H30 Vampires : la communauté qui vient
par Boris Groys, philosophe et historien de la culture visuelle,
New York University/Courtauld Institute, Londres
PROJECTION À 20H30
Aux Frontières de l’aube (Near Dark)
de Kathryn Bigelow
Etats-Unis, 1987, coul., 95 min., vostf 
- MERCREDI 23 MARS- CONFÉRENCE À 18H30 Ghost dance par Philippe-Alain Michaud, historien de l’art, musée national
d’Art moderne, Paris 
PROJECTION À 20H30
Dead Man de Jim Jarmusch
E.-U./ All. / Japon, 1995, nb, 121 min, vostf
Et surtout, le VENDREDI 25 MARS    « Faces à faces » : rencontre d’art contemporain à 20h 
« Dans » le labyrinthe   Conversation entre  Walid Raad, artiste, New York, et  Jalal
Toufic, artiste et penseur, Istanbul, accompagnée par  Omar  Berrada, critique, Paris