Wednesday, December 07, 2011

au Théâtre de la Ville, Josse de Pauw "lu" par ses représentations coloniales


Le formidable Heart of Darkness de Joseph Conrad, adapté par Josse de Pauw, est au Théâtre de la Ville interprété par lui et lui seul, en français. Ce n'est plus Au Coeur des Ténèbres. Sous le titre Coeur Ténébreux, il est l'un de ces "matériaux non dramatiques" mis en scène par Guy Cassiers (après notamment Mephisto de Klaus Mann et Au Coeur du Volcan de Malcolm Lowry toujours avec Josse de Pauw).  Le décor d'Enrico Bagnoli est le support de projections plus ou moins concrètes d'horizons bouchés, de forêts et de coulées de sang mais également des différentes représentations- y compris féminine- des personnages zélés de l'administration coloniale (et de cet administrateur trop zélé, trop gourmand, jusqu'à verser dans l'ubris d'une possession totale, que ne limite aucune restriction d'agir, aucun obstacle intérieur à la passion colonisatrice: Kurz). Ces incantations formulées par le personnage de Marlow, le narrateur, il leur donne aussi son enveloppe formelle, spectrale. Un autoportrait de groupe pour un monologue: au coeur des ténèbres devenu (le) coeur ténébreux. 




Mais ce passage du "choeur" des ténèbres-un milieu- au "coeur ténébreux"- le creux d'un seul univers mental- s'accompagne paradoxalement d'un passage contraire, du singulier au collectif, par la force duquel, bon public, LBV a été emportée. 
La performance donne à la fois à entendre une voix, celle de Josse de Pauw, continument présente durant les deux heures de ce spectacle, parfois dédoublée lorsque ses représentations dialoguent avec le narrateur sur scène, mais toujours semblable à elle même (n'est-ce pas le propre d'une voix?) et tout aussi bien, elle donne à voir une pluralité de figures, celles qui apparaissent et qui parlent parce que l'écran les convoque, de la même façon que le papier des livres fait surgir des figures dans le temps et l'espace de la lecture. Ce présent de la lecture-- et, de fait, de la lecture à l'écran- ce peuple qui hante la solitude de la lectrice ou du lecteur sont ici donnés à voir par la dramaturgie. 
Une dramaturgie d'autant plus épaisse qu'elle convoque aussi, avec elle, ce peuple qui manque et qu'on ne voit pas: la mémoire collective d'une "hantologie des colonies", suivant le titre que Vincent Meesen a décliné à Paris ( et autour) cet automne, notamment avec le film de Sven Augustijnen, Spectres. Il n'est peut-être pas incongru de penser que la résurgence du fantôme colonial belge est advenue alors que le gouvernement en Belgique était en vacance. Autant que le texte, c'est l'accent de Josse de Pauw, qui au théâtre situe le Congo belge dans la géographie des exactions coloniales, donnant à Coeur Ténébreux son adresse: le public de la représentation théâtrale.  

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