Wednesday, November 16, 2011

L'horizon chimérique -partial, ironique, intime, pervers...- de Cecilia Bengolea et François Chaignaud.


A voir absolument- au Théâtre de Genevilliers jusqu'au 17 novembre : www.theatre2gennevilliers.com/

Depuis une position couchée, spectatrices et spectateurs sur le même plan, chacun/chacune à sa place délimitée par une couverture et un petit coussin, on regarde en l'air, vers les cieux du théâtre, qui appelle le regard comme un gouffre; et dans ce vertige, le suspens d'un rocher tout bariolé, chamarré, tout pailleté. Sa composition de deux corps anonymes (leur corps est peint et leur tête est, pour l'heure, masquée), lentement se défait et tente passionnément de se refaire comme on se refait une santé (sans délai de carence); c'est à dire, plus littéralement, que la prise des corps approvisionne en courants : l'intensité dépend de l'appareil qui y est branché, n'est-il pas? Et ce qui se branche, ici, c'est le regard passionné, halluciné, rendu à sa mémoire millénaire, le seul élément vivant de nos corps hypnotisés.
Voilà comment s'arrime, comme une prise de courant, le couple gémellaire de Castor et Pollux: le titre, auquel Bengolea et Chaignaud font référence et auquel ils tirent leur révérence. Castor et Pollux, c'est leur pendant céleste, figure majeure de l'imaginaire collectif,  comme le souligne Bengolea. Et on dira d'emblée que cet imaginaire est composite, créateur de monstres: il est, en l'occurrence, la référence de l'amitié inséparable et cependant inégale devant la mort, obligée de nouer un pacte avec les dieux, un pacte qui va réparer mais qui va séparer irrévocablement. 
Les deux danseurs suspendus vont ainsi dériver, vite, lentement, silencieux, chantants, grognants, acrobatiques ou empotés, soumis ou rebelles dans les cieux du théâtre pendant quarante minutes, faisant venir un flux d'associations qui, des Furies aux oiseaux, du bondage à la constellation, des plafonds peints baroques aux ors byzantins, des grotesques aux dragons celtiques, de la route de Marco Polo aux lambeaux colorés de Gustave Moreau, de Siouxsie aux mangas et au cinéma de science-fiction, dépendent (dé-pendent!) également des quatre "manipulateurs" habillés en rois mages qui, debout, deux par deux à côté des dormeurs aux yeux ouverts, tiennent et tirent les poulies qui agitent et enchaînent les deux danseurs, ces corps flexibles, délictueux et délicieux, vulnérables et rayonnants.
Cecilia Bengolea et François Chaignaud ont mille ans.
Comment dire autrement, qu'ils portent dans leurs "corps précieux" toute la mémoire du monde, sa mémoire mythique et peut-être muséographique?
Ne serait-il pas plus approprié de simplement citer  Donna Haraway? 
"...notre époque, ce temps mythique est arrivé et nous ne sommes que chimères, hybrides de machines et d’organismes théorisés puis fabriqués; en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie; il définit notre politique. Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle réunies, et cette union structure toute possibilité de transformation historique(...) 
Le cyborg saute l’étape de l’unité originelle, celui de l’identification avec la nature au sens occidental du terme. Voici sa promesse illégitime, qui pourrait nous conduire vers la subversion de sa téléologie de guerre des étoiles.
Le cyborg est résolument du côté de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité. Il est dans l’opposition, dans l’utopie et il ne possède pas la moindre innocence."

(Donna Haraway Manifeste Cyborg, http://www.cyberfeminisme.org/txt/cyborgmanifesto.htm, in Manifeste cyborg et autres essais. Sciences - Fictions - Féminismes, Exils, 2007)

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