Monday, November 28, 2011

L'exposition Exhibition au musée du Quai Branly, niée par sa (ses) fin(s)


Lavinia Fontana, Portrait d'Antonietta Gonzalvez

                                     Les célèbres bustes du Museum d'Histoire naturelle -manquent ici malheureusement les photos de Ken Gonzalez-Day

Exhibition commence d'une façon plutôt drôle, en ce sens qu'elle se tire une balle dans le pied: un nuage de chiffres vous accueille au seuil des salles tortueuses et lointaines des expositions du musée du Quai Branly. Ce sont, semble-t-il, des chiffres de visiteurs, ceux qui ont assisté au "spectacle"des zoos humains aux XIXè et première moitié du XXè; comme ceux des exposés-si on ose dire, pour parler de ces figurants débarqués en Occident pour représenter "live" les produits de l'industrie coloniale. Quand on sait que les succès muséaux des grands établissements parisiens, Beaubourg, Louvre, Branly, ne se comptent aujourd'hui qu'en chiffres de visiteurs (il suffit d'écouter les discours de leurs présidents)-un thème qui a remplacé toute appréciation esthétique- on imagine assez bien qu'Exhibition ne fera pas exception à la règle et que c'est à son chiffre d'entrées qu'on en reconnaîtra les bienfaits. Or ici cette règle du chiffre est rapportée, précisément, à l'innommable mise en spectacle des races, des "freaks", des colonisés. 
L'exposition Exhibition malgré sa muséographie pénible (miroirs sur la tranche des cimaises et praticables de chantiers, censés représenter "vous" et les "coulisses" dans une sorte de parcours à la Musée Grévin), commence plutôt de façon intéressante, remontant à quelques exemples des XVè au XVIIè siècles et témoignant du regard complexe porté sur le ou la Sauvage, bon ou mauvais, et "occidentalisé' dans les représentations et les spectacles que sont les visites d'ambassadeurs, les pièces de théâtre et autres pantomimes. 


                                        Loutherbourg, Costumes pour la Pantomime (fin XVIIIè)


Le tournant s'opère, semble-t-il, avec l'arrivée en Europe de la Venus Hottentote, Saartijie Baartman(1789-1815), les théories de physiognomie et l'invention de la photographie où l'on voit mises au point, en normes, en images, puis en mensurations (avec les calibres ad hoc), une hiérarchie des races, rejetant dans le même sac le difforme, les nuances de la peau et ce qui ressortirait d'une folie "étrangère", à la fois le spectacle de l'extérieur et celui de l'intérieur.
                                                 Louis Rousseau, Stinée, 32 ans, Hottentote

Fragments d'épiderme d'une femme noire, dissertation sur les couleurs d'Albini, 1737

Avaleur de Sabre

Il s'agit ensuite de monstrations. Dès le début du XIXè siècle: les tournées d'Indiens, de Lapons, de Zoulous; différentes formes de foires et de cirque, mais également des music-halls, des musées permanents comme l'Egyptian Hall de Londres ou les Folies Bergère de Paris, dont les spectacles temporaires sont popularisés par des affiches, nombreuses dans l'exposition Exhibition. La frontière est ténue, sinon inexistante, entre théâtre, danse exotique et prestation ethnique - et la fascination de Degas pour l'acrobate antillaise Miss Lala, celle de Rodin pour les danseuses Cambodgiennes, l'admiration du clown Chocolat reçoivent un contrepoint de revendication sociales, où reviennent souvent les thèmes du salaire misérable des prestataires si plaisants. 
Mais avec le musée d'Indiens (à partir de 1820) puis les jardins d'acclimatation avec les zoos humains ou les Expositions Universelles (qu'il s'agisse de l'Europe ou pas, d'ailleurs)la colonisation trouve l'expression visuelle de sa domination. La dernière manifestation aura lieu à Bruxelles en 1958.





Affiche des Folies-Bergère; Masque Cagoule d'un homme noir...

C'est à la fin de l'exposition qu'on se vexe. D'abord les représentations d'époque s'arrêtent, pour laisser la place à une installation vidéo finale: "qui est votre Sauvage"par Vincent Elka. Soit, sur fond noir et déclinés sur trois écrans, les témoignages d'une Rom, de deux amis pédés, d'une trans, un handicapé... sur le thème du quotidien des discriminations. Ce qui rend colère, ce n'est pas tant ces témoignages, cette vidéo-là, que l'oubli, derrière cette installation unique, des innombrables travaux d'artistes produits depuis les vingt dernières années. Et notamment, puisqu'on est dans un musée, ces productions d'artistes contemporains... Et en particulier, celles et ceux pour qui l'"exhibition" précisément (des "freak shows"(Pauline Boudry/Renate Lorenz) aux réserves du Getty et des musées d'histoire naturelle (Ken Gonzalez Day, Zoe Leonard, Andrea Geyer...et toute l'exposition actuelle à Bétonsalon*, où on doit se précipiter en contrepoint) constitue le terrain de recherche.
La deuxième balle dans le pied est celle-là fatale: est-il vraiment utile de vouloir dénoncer le racisme à l'oeuvre dans les représentations visuelles, si l'on éradique, dans un même geste, toute la bibliographie post-coloniale des expositions contemporaines? Mais ce genre d'aveuglement est une spécialité française, n'est-il pas?

*Bétonsalon, Une légende en cache une autre, du 16 novembre 2011 au 28 janvier 2012

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