Tuesday, November 01, 2011

Diane Arbus, Friends in Central Park, 1965



Exposée (et captée) au Jeu de Paume, cette photo favorite n'est pas reproduite dans le catalogue Diane Arbus: Revelations (dirigé par Doon Arbus, la fille) qui avait accompagné l'énorme exposition rétrospective vue à Londres, au Victoria & Albert Museum de Londres, en 2006 (après San Francisco et New York). La photographie figurait à l'exposition, aussi, mais elle avait littéralement disparu de l'ouvrage, où toutes les autres images exposées étaient reproduites. Cette disparition n'avait pas lassé de poser question.
Face à l'objectif, un couple de femmes enlacées pose à Central Park en 1965. Deux amies, plutôt, comme le titre en impose la vision, two friends, l'anglais ici ne fait pas la marque du genre. Et c'est intéressant, étant donnée l'ambiguité de l'image, dont une lecture rapide, myope, de loin ou pas intéressée pourrait donner à penser ou plutôt à confondre. Mais il n'y a pas à hésiter : portant toutes deux le pantalon, le t-shirt, la chemise, l'une en version mini, l'autre en plus ample, mains accrochées aux poches, elles performent toutes deux les signes de la butch.
A cette époque, Diane Arbus s'intéresse au féminisme et aux femmes : elle va dans le Village, à Central Park et suit celles qu'elle repère pour les photographier. Dans ses titres, elle n'utilise jamais le mot lesbiennes. Elle dit "friends" à la place.
Avant, en 1964, pour le Harper's Bazaar, elle a photographié des "affinités": les deux soeurs Gish, Lilian et Dorothy (qui sont aussi dans l'exposition), W. H. Auden et Marianne Moore, Erik Bruhn et Rudolf Nureyev.
Le même terme, friends, apparait dans une autre photographie de lesbiennes d'Arbus --la seule qui fut publiée-- où elle les avait suivies chez elles, à l'intérieur et avait réalisé une série d'images.


Diane Arbus, Two Friends at Home, NYC, 1965,

Poussant vers le centre de l'image, un lit défait. Quelque chose, semble-t-il, s'y est passé. Les empreintes sur le lit comme index de la sexualité. Le lit défait pousse à son tour les deux amies hors du centre de l'image et réduit leur espace vital, compris entre le rideau, le frigo, les étagères. Ici, on trouve une autre visualisation de l'homosexualité, outre le lit comme indice, l'une étant plus butch que l'autre, avec sa jupe, ses bras nus, ses cheveux relevés en une sorte de chignon. Leur différence de taille, en hauteur comme en largeur, produit discrètement une interrogation sur l'hétéronormativité, conjointement aux idées reçues quant à la grandeur respective des hommes et des femmes, "comme s'il n'y avait pas d'hommes petits et de grandes femmes", dit Judith Jack Halberstam (dans une conférence aux étudiants: Queer Faces of Lost Times) ouvrant l'attention sur la "naturalisation de l'ordre des choses selon lequel l'hétérosexualité s'atteste comme un grand homme et une petite femme". L'inversion d'échelle, comme monstration de l'inversion sexuelle...
Toujours prises au grand jour, dans ces chambres, ou ses parcs clairs, les images contiennent également une part d'obscurité, de mystère, et c'est celui qui consiste à défaire le genre C'est ainsi que Judith Jack Halberstam explique cette phrase écrite par Arbus en témoignage d'admiration pour l'obscurité des photos de Brassai. Qui disait: "Récemment, il m'est apparu combien j'aime ce que je NE PEUX pas voir dans la photographie."
Nos amies. Qui défont le genre.

3 commentaires:

Anonymous said...

Bonjour, cela n'a certes pas beaucoup d'importance, mais n'est-ce pas le même couple dans les deux photographies, en habits différents ?

élisabeth lebovici said...

Si elle les a suivies chez elles... c'est que c'est le même couple.

Anonymous said...

En effet! Merci beaucoup.