Monday, October 31, 2011

Survivance du kaléidoscope : 'Film' de Tacita Dean au Turbine Hall de la Tate Modern









(Photographies DR)

Silence. Obscurité. Le musée-usine est (re)devenu une cathédrale. Sur le mur du fond, orienté à l'Est, de l'immense vaisseau de la Tate Modern, Tacita Dean a installé un grand vitrail. Une telle association arrive d'emblée, puisqu'on trouve la fenêtre et les "sensations colorantes" de la lumière : mais à la Tate Modern, le celluloid et l'écran se sont substitués aux verres teintés et aux barlotières: le vitrail est ici animé d'un mouvement continu : un menu déroulant, une bande filmique composant avec la circularité et la verticalité. Le film 35mm, projeté (depuis une cabine construite in-situ) en boucles continues de 11minutes, a été tourné en cinemascope, dont le format usuel paysager a été renversé de 90°, substituant la verticale à l'horizontale, le frontal au latéral.
Tourner. Retourner: deux mots qui résonnent, autant.
On se souvient, peut-être, qu'au début de l'année, Tacita Dean lançait l'alerte contre la disparition du dernier laboratoire en Angleterre capable d'éditer des copies 16mm (Il a effectivement fermé, d'ailleurs) . L'installation de la Tate en est la suite, un hommage au film analogique mourant qui est aussi la vision d'un film, une célébration opérée en sa présence et par sa présence. Analogue. Le "film" est dans le film. Ainsi les perforations régulières des bords de la pellicule restent (presque) continuellement visibles à l'intérieur du cadre de lumière projetée. La performance du film opère l'usage performatif du verbe : dédier.
Composition en noir et blanc ou colorées, pois ou bulles, formes négatives, émulsions teintées, éclair, arbres, paysage maritime, oeuf philosophale, champignons changeant de couleur, pratiques de surimpressions, de masquage, de teinture à la main... font défiler l'histoire du modernisme, l'art concret et le néo-plasticime, le surréalisme et ses métamorphoses, René Daumal et son récit du Mont Analogue, la Paramount... Ces mouvements d'art qui naquirent en compagnie du mouvement des images analogiques, ce tremblement entre les pratiques picturales et celles du cinéma expérimental, auxquels s'ajoutent quelques motifs prélevés dans le travail de l'artiste, même. Et inclut, non seulement les marges mais les déchets : entames surexpositions, lapsus divers y compris ceux qui se sont opérés dans le travail menant à cette exposition. Une exposition à double fond, en quelque sorte, puisque composant avec la fenêtre et l'écran, avec la transparence et l'opaque, en même temps.
Deux pulsions apparemment contradictoires, mais complémentaires sont apparemment à l'oeuvre dans cette animation du film: celles du montage et celle du démontage, un démontage qui est aussi, comme Georges Didi Huberman n'a cessé de le montrer, une pratique de connaissance: aller voir comment fonctionne le mécanisme d'horlogerie de la montre pour comprendre le temps.
Dans un texte remarquable sur le joujou scientifique (http://etudesphotographiques.revues.org/), Didi-Huberman insiste, également, sur le modèle optique du kaléidoscope, "boîte à malices, boîte intelligente, boîte à structure et à visibilité", boîte à dissémination bien sûr, où le verre dépoli et les petits miroirs disposés dans le tube, démultiplient les possibilités de chatoiement des formes. Mais de quoi est faite la matière de ces formes? "De bouts d'étoffes effilochées, coquillages minuscules, verroterie concassée, mais aussi lambeaux de plumes ou poussières en tous genres.Le matériau de cette image dialectique, c'est donc la matière comme dispersion, un démontage erratique de la structure des choses", c'est aussi la matière de l'historien, conçu comme un collectionneur de chiffons, un Lumpensammler selon Walter Benjamin. L'historien d'art voit ici à l'oeuvre ce battement de l'agrégat et de la configuration, constitutif du savoir sur l'image et sur l'art en général.
C'est cela, aussi, que Tacita Dean met en oeuvre dans le kaléidoscope rythmique d'un film, machine et magie, joujou et encyclopédie, qu'elle donne, ainsi, au temps de la survie


Tacita Dean : FILM 11 October 2011–11 March 2012 Turbine Hall Bankside London SE1 9TG Admission free www.tate.org.uk

PS: à lire absolument, en Français: Tacita Dean, Que dit l'artiste? 1992-2011. ed. Anne Bertrand, Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.



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