Friday, October 07, 2011

Du côté de chez Stein.


Henri Matisse, Garçon au filet à papillons (Allan Stein) 1907. Minneapolis Institute for the Arts@ Succession H. Matisse et ARS, New York. C'est à Allan que Gertrude laissa ses tableaux, en 1946.

Au début du XXè siècle, les questions d'intimité familiale -ou plutôt le questionnement de l'intimité familiale-- sont intimement liées au développement de l'art moderne. Il y a, en Angleterre, par exemple, le phénomène Bloomsbury et la volonté d'un groupe de se placer dans l'avant-garde artistique mais aussi en rupture avec la notion de famille patriarcale.
A Paris, il y a aussi le phénomène Stein : où comment deux frères, une soeur et leurs conjointes --Sarah Stein, Alice B.Tocklas-- ont "fabriqué" l'art moderne, non en le faisant (quoique...) mais en collectionnant.

Henri Matisse, Nu bleu, souvenir de Biskra, 1907, Baltimore museum of Art @Succession Matisse et ARS, New York.

Posons l'hypothèse qu'il s'agit d'un déplacement tout aussi important pour la compréhension de l'art moderne que l'art moderne itself: celui qui le sort de l'atelier (du peintre) pour aller du côté de chez les collectionneurs/euses. Quels "arrangements" entre les oeuvres et le cadre de vie de ceux qui les montrent, ostensiblement, chez elles ou chez eux? C'est un peu la question que poserait une telle exposition si elle était allée chercher du côté de chez Proust, plutôt que d'envisager les choses par le titre : Matisse, Cézanne, Picasso, l'aventure des Stein.
Ce qui revient à dire que les artistes priment sur les oeuvres qui, elles même, priment dans leur splendeur sur le "display", ces arrangements de collections, évoqués par des films, des reproductions, l'écoute de voix, parfois, installés au sein de constructions aménagées comme des abris, dans les coins des salles.


Henri Matisse (haut) La Japonaise au Bord de l'eau, 1905. New York MoMA

Henri Matisse. Esquisse pour Le Bonheur de vivre, 1905-6. SF MoMA.
@Succession H. Matisse et ARS New York


Pourtant les collections des Stein parcourent un large éventail de propositions domestiques.
D'un côté, rue de Fleurus, un atelier (!) où le frère Leo et la soeur Gertrude (tous deux étudiants de William James, Leo aussi disciple de Berenson et de Morelli), puis où Gertrude et sa compagne Alice B. Tocklas (après 1913 et le départ de Leo aux Etats-Unis, perçu comme un reniement de l'art moderne) vont montrer les oeuvres d'art et se faire les champions des artistes. Non sans rivalités. De l'autre côté, c'est la rue Madame, bientôt nourrie d'une passion quasi mystique pour Matisse, qui franchira même l'Atlantique avec Michael et Sarah Stein, jusqu'à Palo Alto où ils s'installent en 1935.



Matisse, portraits de Sarah Stein et de Michael Stein, 1916. San Francisco, SF MoMA @Succession H. Matisse et ARS, New York.
Henri Matisse, Portrait aux cheveux bouclés, pull marin (Allan Stein), 1907 , Coll.part.

La période "Leo-Gertrude" est la première à se présenter dans le grand bain de l'exposition du Grand-Palais qui débute par des Baigneurs (une lithographie) de Cézanne, suivie par des dessins de Degas et Renoir, de petites toiles puis de grandes toiles de Renoir et Cézanne un "très très petit Manet" (dit Gertrude). Leo et Gertrude font alors bourse commune et conçoivent la collection comme vecteur psychologique (dixit le catalogue) permettant de mettre en place une pensée esthétique pour Leo (The A-B-C of Aesthetics, bien plus tard) et l'écriture de Gertrude (ses Word Portraits, Three Lives ou The Making of Americans qu'elle débute en 1905).
Ils achètent au Salon des Indépendants un Nu couché de Vallotton, qu'on voit dans l'exposition, apposé au formidable Nu bleu : souvenir de Biskra (1907), oeuvre à la gauche de laquelle figure un nu féminin allangui, faisant la Sieste de Bonnard. Cette trilogie est peut-être le seul élement un peu complaisant au Grand Palais flanquée du sous-titre : "tradition à l'épreuve de la modernité".
Après, c'est Matisse qui emporte les Stein - comme les visiteuses & les visiteurs-- avec la Femme au Chapeau, le portrait d'André Derain et La Gitane, après La Femme à la Raie Verte. Défilent tous ces tableaux où Matisse re-"fait l'histoire de la couleur", expérimente la construction ternaire (car s'ajoute, toujours, l'imposition d'une troisième couleur) par entrechoquement énergétique de zones colorées jusques et y compris dans les cernes, rendant l'exposition à la "violence affectueuse" d'un artiste, que Jean-Claude Bonne et Eric Alliez ont portraituré "en hyper fauve" dans leur La Pensée Matisse.
Une salle éblouissante, époustouflante, fait alors suite à ces données immédiates : par une longue série de petits tableaux (toile ou carton marouflé), où Matisse met la peinture en charpie, laissant entre chaque touche, zigouilli, virgule de pâte colorée, le blanc de la toile oeuvrer à la dissolution de la figure et à sa recomposition énergétique, en sensations parcourant le tableau jusqu'aux bords, délivré des hiérachies : La Japonaise au Bord de l'eau, 1905, les esquisses pour le Bonheur de Vivre, la Femme nue allongée, 1906, une petite étude pour Marguerite lisant, des Nu dans la forêt. On y voit également grossir le cerne jusqu'à imposer un filtre, ou se structurer les compositions en aplats de couleur, avec le Luxe I et le Garçon au filet à Papillons, 1907 (Ou ce portrait d'Allan, le fils en pull rose: nombre de ces tableaux, étant restés très tard en possession de Sarah Stein, sont toujours en mains privées).
C'est d'ailleurs la vertu hypnotique des tableaux de Matisse sur laquelle Michael et Sarah Stein mettent l'accent rue Madame et ils accentuent encore, par leur nombre, la force de la matérialité de ces oeuvres (sculptures, également). Les Stein collectionnent également des émaux byzantins, des étoffes chinoises et persanes, une conception du décoratif à laquelle adhère le peintre. Cette fusion- entre collection et composition picturale- se prolonge dans la mise en place de l'Académie Matisse en 1908 à l'instigation de Sarah Stein (Couvent des Oiseaux puis en face 33 boulevard des Invalides), et que fréquentent--évidemment-- des exilés et des femmes: l'exposition y confronte les "académies" de l'Académie. Elle reste plus discrète, limite incompréhensible sur l"' affaire" du prêt de 19 peintures de Matisse de la collection de Michael et Sarah au marchand Gurlitt, à Berlin en...1914!!!, la guerre entre la France et l'Allemagne organisant une débandade de ventes et de rachats....Même si l'artiste et les collectionneurs restent amis après-guerre.
Pendant ce temps Picasso a fait le portrait de Gertrude Stein et la rue de Fleurus se picasso-ise.

Pablo Picasso, Nu à la Serviette, 1907, Coll Part.



Picasso, Tête de femme endormie, 1907 MoMA, NY.

Gertrude devient l'opératrice des achats, à mesure que ceux-ci deviennent plus radicaux-ce que montre, au rez-de chaussée du GP, la magnifique salle de la rotonde autour du Portrait (Gertrude = la Monsieur Bertin du XXè s.) et des études pour les Demoiselles et Nus à la draperie. Le dialogue avec Picasso, l'intérêt de Gertrude pour le rapport de l'artiste avec la photographie (qui devient son objet d'étude) fondent un intérêt parallèle pour l'"oralité et répétition"(dixit catalogue) à l'oeuvre dans le cubisme et chez l'écrivaine .

Francis Picabia, Gertrude Stein, 1933
Après la séparation de la collection commune avec Leo, Gertrude s'installe avec Alice, instaurant de nouveaux rituels dans la vie domestique: l'atelier bohème une fois rangé, les meubles modernes remplaceront les lourds apprêts Renaissance, et les fauteuils XIXè seront améliorés par les broderies au petit point d'Alice, sur des cartons de Picasso. On connaît déjà le "devenir tableau" de la figure de Gertrude ( qui, phrase célèbre "finira par ressembler à son portrait") - encore un rapport entre collection et collectionneur/se. Dès 1907, celle-ci a abandonné tout vêtement féminisant pour des sortes de tuniques de prêtresse ample, auxquelles elle ajoutera le gilet brodé. En 1926, elle se coupe les cheveux à la Jules César. L'exposition montre que la collectionneuse s'intéresse peut-être moins la découverte de l'art moderne qu'aux représentations qu'on donne d'elle, qu'elle lance d'ailleurs elle-même en écrivant son propre éloge dans l'Autobiographie d'Alice Tocklas.
L'icone Gertrude devient l'effigie frappant la monnaie en circulation: Man Ray, Picabia, Tal Coat, Tchelitchew, Christian "bébé" Bérard, Francis Rose, les photographes Cecil Beaton, Carl van Vechten, George Platt Lynes... Voilà "la seconde famille", comme l'intitulent Tirza Latimer et Wanda Corn, faisant l'inventaire des contradictions de la collectionneuse, radicale dans sa politique sexuelle et très conservatrice en matière politique tout court : "we are surrounded by homosexuals, they do all the good things in the arts" écrivait Gertrude en 1934 (elle parlait des hommes). Bernard Faÿ, l'un de ceux-là, collaborateur antisémite et directeur de la Bibliothèque Nationale sous l'Occupation, a protégé le couple, invitant Gertrude à traduire en Anglais les discours de Pétain.
Parmi les collaborations, il en est néanmoins de plus glorieuses, sur lesquelles l'exposition insiste nettement plus : avec Gris, Hugnet et surtout Virgil Thomson, pour leur opéra Four Saints in Three Acts, avec décors et costumes de Florine Stettheimer, adepte de la cellophane rose, des plumes, du papier doré, des perles de verre, du tulle et de la tarlatane, qui fut interprétée par un casting uniquement afro-américain (1934).

27 rue de Fleurus chez Gertrude Stein et Alice Tocklas, dernière photo en 1934

A San Francisco, où cette vaste, extraordinaire, exposition a commencé, elle avait une contre-partie queer : "Seeing Gertrude Stein"organisée au Contemporary Jewish Museum. A Paris, l'exposition est seule au Grand Palais et l'argument est sans doute plus institutionnel, montrant avec clarté combien l'art moderne ne fut point collectionné par les musées- une réalité qu'on aurait tendance à oublier dans la réécriture contemporaine.

Jusqu'au 16 janvier au Grand Palais. http://www.rmn.fr/stein

4 commentaires:

Sallia said...

merci pour ce billet.
va y avoir attente et foule. et pas sûre d'avoir un billet. m'en vais chercher qui est Gurlitt et ce qui est arrivé aux 19 oeuvrs prêtées par les Stein car j'ignore cette affaire.

Sallia said...

ban, ban, ban. Pas trouvé grand'chose sur la péripétie des tableaux de Matisse en Allemagne entre 14 et nos jours.
mais suis tombée sur la vie de Wilhelm Uhde
et de fil en aiguille sur ceci (beaucoup d'images dont des photos des appartements Stein et de la disposition des tableaux. je suppose que certaines figurnt en bonne place à l'exposition)
http://jardindesprit.forumgratuit.fr/t845-gertrude-stein

Cécile said...

Merci pour ce billet même si je trouve que l'exposition montre assez bien les relations entre intérieur des Stein et oeuvres (beaucoup de photos).

Personne hier devant les marches de l'exposition
alors que jusqu'à deux heures de queue et un monde fou pendant les vacances de la Tousaint.

personnellement, (mais c'est peut-être débile) j'aurais aimé que la commissaire de l'exposition procède (procèdât ?) à l'envers.
- La dispersion de la collection et Alice Toklas.
- Gertrude Stein et sa vision de la collection et des choses à la fin de sa vie => construction d'une légende (j'aurais voulu en savoir davantage sur "ce mythe" et les problèmes qu'elle a causés)
=> analyse approfondie de l'autobiographie d'Alice Toklas et autres textes
- Gertrude et Alice
- puis restitution du travail historique accompli : rôle de Léo, Gertrude, de Sarah et de Mickaël dans la constitution et les orientations de la collection.

exposition à taille humaine (on n'en sort pas crevé)
très beaux tableaux.
peu de monde - - pour ma plus grande satisfaction ... car je ne pensais pas la visiter dans de si bonnes conditions ...
(d'ailleurs, au départ, je comptais aller voir les Jouets. désespérant d'accéder aux Stein)

et ... très bien vu pour la boutade : le monsieur Bertin du XXème siècle ! (le portrait est redevable à Cézanne mais aussi incontestablement à Ingres)
:-D

Cécile said...

>> Alice Tocklas, pardon.