Wednesday, September 07, 2011

Ana Mendieta, Galerie Lelong: d'A.I.R et de feu.

Nanigo Burial, 1976
ST, 1985, bois et poudre à canon

ST, 1984

Alma Silueta en Fuego, photogramme extrait d'un film super 8, 1975
ST, 1980
Sweating Blood, 1973, Super 8 couleur

Voilà. On peut, enfin, voir à Paris ce qu’on a déjà vu, mais de loin, surtout dans les livres, dans les on-dit, ou au détour d’une exposition lointaine: le travail d’ Ana Mendieta, l’une des artistes les plus aimées, les plus respectées de la fin du XXè siècle. Un siècle qu'elle finit fracassée depuis la fenêtre du loft qu’elle partageait avec Carl Andre le 8 septembre 1985 ; elle était née en 1948. Ce saut dans le vide (où traine le soupçon qu'il a été "aidé") n’a rien à voir avec celui d’Yves Klein, comme son travail, pourtant comparable à celui de l'earth art et de Smithson aussi bien qu'à l'actionnisme Viennois, en diverge aussi cependant par des préoccupations « antimilitaristes, environnementales, et féministes » vibrantes d’actualité, comme l’énonce Abigail Solomon-Godeau dans son texte du catalogue, qui revient également sur la richesse du tissu interprétatif (un "palimpseste critique") de l'oeuvre de l'artiste 
La galerie Lelong est aujourd'hui représentante de l'"Estate Mendieta" comme de celui de Nancy Spero, son amie. Y sont présentés: une installation « live » réactivée, sous forme de 47 bougies votives vaudou noires brûlant sur le sol en décrivant un contour, une Silueta (Silhouette); quatre films super 8 numérisés (de 3' chacun, environ) ; des photographies, des dessins, une sculpture; des figures en forme d'ellipses ou de mandorles, de lèvres ou de vulves tournées de 90°et profilées à la verticale, debout, même lorsqu'elles sont couchées en terre.
Chaque travail compose une séquence, même condensée en une seul image, d'autant plus vulnérable qu'elle est de moindre dimension. Comme cette photographie, implacable, qui semble brûlée par son sujet : en plein milieu d'une forêt de ronces, émerge un corps couché, jupe relevée, fesses et jambes maculées (Untitled, Rape Performance, 1973). Ou ces cicatrices, ces grandes lèvres de terre ourlée qui s'inscrivent à même le sol, à la fois comme linceul d'ombre et résultat d'une action vigoureuse menée, souvent grâce à la mise à feu d'un mélange de sucre et de poudre à canon. Mais tout cela a été rendu silencieux, ainsi le sang qui exsude doucement sur le front de l'artiste à partir du sommet de son crâne, de la raie des cheveux jusqu'à atteindre un sourcil, une tempe (Sweating Blood). Et ça recommence. La disparition se prolonge par l'événement d'une apparition, de traces, d'empreintes.
Ces traces témoignent de l’inconstance des catégories: ainsi ce binarisme qui rejeterait d’une part, Mendieta au royaume du rite (sang, feu) ou des mythologies chtoniennes, afro-cubaines ou méso-américaines, lié à un « devenir femme » au sein du féminisme artistique essentialiste en l'opposant, d'autre part, à ces façons de faire héritées des programmes conceptuels et performatifs de l’école d’art façon US (elle passa dix ans au sein de l’Intramural Center for New Performing Arts de l’Université d’Iowa, où passèrent Kaprow, Haacke, Burton, Acconci, Lippard, Benglis, Paik...).
En fait, l’un ne va pas sans l’autre et c’est ce qui rend son travail si précis et précieux. Mendieta pratique un art du « passage », ou plutôt de la résonnance --muette-- entre la tradition performative contemporaine et l'anthropologie, entre l'utopie universaliste et la situation spécifique d'une artiste exilée (Mendieta fut aussi membre de la galerie de femmes A.I.R. et du collectif Heresies). Entre le feu et le feu d'artifice, elle rejoue le fossé de l'entre-deux. Il n'est pas anodin qu'elle ait associé, à Rome où elle vécut deux ans à partir de 1983, la culture latine et sa propre biographie de "latina", rendant également caduque l'idée qu'il y a un vieux monde et un nouveau.
Peintre, Ana Mendieta avait renoncé, en 1980, à la couleur, pour produire des photographies en 100X150 cm  noir et blanc, aux dimensions de l'œuvre dans le paysage. Même si elles n'ont rien du format "Courbet", ces images évacuent à leur façon, le "je" de l'artiste, du moins son "je" d'auteure, d'autorité, laissant, précisément une silueta, une silhouette, la trace d'un corps en partance- qui rejoint ainsi la définition même du dessin, tel qu'en son mythe d'origine. 

Galerie Lelong,13 rue de Téhéran, 75008 Paris. du 8 septembre au 8 octobre, www.galerie-lelong.com