L’affiche a de quoi allécher, qui montre de dos Charlotte Perriand (1903-1999) jeune, torse nu et rang de perles au cou, saluer la montagne en brandissant deux gants "techniques" comme des haltères, chacun au bout d'un bras. La proposition initiale, faire de ses photographies les « guides » de ses meubles et de ses projets d’architecture peut également intriguer. Mais la vision devant le Grand Palais de la construction érigée post-mortem du Refuge Tonneau, destiné à la montagne, qu’elle conçut avec Pierre Jeanneret, a de quoi commencer à faire douter, car l’un va à l’autre comme des chaussettes à une langouste. Ce parti du « désassorti » entre Petit Palais et oeuvres de l'architecte conduit, d’ailleurs, une grande, bien trop grande partie de l’exposition Perriand: plantant ses meubles au beau milieu des galeries de mobilier du XVIIIè siècle, par exemple, en les accompagnant de citations sur monolithes oranges. Se réalise, ainsi, la prescription absurde de réaliser l’union de deux formes d’art qui s’abhorrent. N'est-ce pas, précisément, contre l'architecture de ces bâtiments d'exposition 1900 que Corbu et son cercle s'érigeaient?
La même logique par l’absurde règne aussi dans les autres galeries du rez-de-chaussée du Petit Palais. Par exemple, en disposant les photomontages et dispositifs de propagande pour le Front Populaire, qu’elle fabriqua avec des photos d'Eli Lotar (La Grande Misère de Paris, pour la salle de l’habitation du Salon des arts ménagers de 1936, les panneaux du Pavillon du ministère de l’Agriculture à l’Exposition internationale de 1937) en plein dans la salle de peinture et de sculpture du XIXè siècle du musée ; sans explications.
Voilà déjà un morceau de la démonstration chiffonnée : celui de la part du photomontage dans le travail de Charlotte Perriand ou, réciproquement, la part "éditrice" du travail de Perriand dans une évaluation du photomontage... Mais au sous-sol, où l’exposition est supposée débuter et asseoir ses bases, c'est à dire s'intéresser à la fonction de la photographie chez Perriand, la muséographie fonctionne à peine mieux. Associant plusieurs registres sans aucune explication, elle joue, cette fois de ressemblances, d'inspirations, entre les « objets » de la photographie et les choses fabriquées. Ainsi les éléments mobiliers exposés, d'ailleurs absolument magnifiques --les bibliothèques, chaises longues, les tables...--, sont "bombardés" sans chronologie dans un paysage photographique mélangeant les niveaux, les sources -les images d’agence, les propres images de Perriand, les images d'elle par ses amis-- et se produisent sous plusieurs formes: de la photo tradi encadrée au « panneau décoratif photographique" en passant par les épreuves ou contacts destinés à la publication.
Deux sections principales tentent d'organiser la compréhension: l'une associée au culte de l'objet "brut", trouvé dans la nature, dont sont ici montré quelques specimens, que Perriand photographie et que Léger intreprète en peinture, pour livrer les clefs de la "forme libre" prise par, notamment, ses tables de bois. L'autre propose ses photos de montagne façon "panneaux SNCF" sans démêler s'il s'agit avec elles d'un modèle de vie (et d'émancipation sociale) ou d'un modèle pour l'archi-après Viollet-Le-Duc ou Bruno Taut par exemple... Le "Passage de l'Image" dans le rapport à la nature de l'architecture ou du design moderniste de Perriand mérite mieux.

1 commentaires:
Si seulement les journalistes des feuilles de toujours osaient dire tout haut ce que EL expose ici avec précision et justesse. Au Petit Palais, la dispersion des œuvres d'une des plus grandes femmes créatrices du siècle dernier relève du sabotage et hélas trop souvent frise le ridicule, comme dans le cas de ces socles orange vides de tout objet.
Une vision unique et cohérente qui connut aussi une importante évolution des années 1920 jusque dans les années 1970 (voir surtout la recontre avec le Japon à mi-siècle) se trouve déliée dans l'espace muséographique, les sous-sols et grandes salles de ce Petit Palais qui a toujours eu partie liée avec l'académisme. La faiblesse de la proposition de départ (le vocabulaire des formes) est patente. Faire de _La Grande Misère de Paris_ une partie de chasse au trésor sans même mentionner le climat politique du Front Populaire, c'est priver le public d'une utile leçon d'histoire. Il faut espérer que connaissance faite de l'œuvre de CL, les visiteurs continueront de se renseigner là où les commissaires d'exposition, férus de polices typographiques minuscules à vous donner mal au dos, ont manqué de le faire. Perriand mérite toute notre attention et la rigueur de l'historien(ne), ce que les commissaires d'exposition ne semblent pas avoir pleinement saisi.
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