Tuesday, July 05, 2011

Le Beau Witz (1)







Sainte Marie Madeleine et Sainte Catherine d'Alexandrie; La Rencontre à la Porte Dorée, et un détail; une oeuvre de Charlotte Posenenske à la Galerie Nelson-Freeman; un fragment de la Danse Macabre, l'Eglise (détail) et le jeu de mains d'Ahasuerus.

C’est toujours la même rengaine : voici terminée la dernière exposition de Konrad Witz, tant il est impossible de distraire un artiste du XVè siècle de sa bonne conservation au XXIè. Mais le Musée de Bâle possède, déjà, 14 panneaux de Konrad et il a pu obtenir le prêt des extraordinaires morceaux restaurés de la fresque de la Danse Macabre, provenant d’un cimetière bâlois et conservé au musée historique de la ville, ainsi que d’autres œuvres, venues de Strasbourg, Nüremberg ou Dijon, et quelques dessins ou enluminures (Frick coll...) et du Maître de l'Annonciation d'Aix. Par contre l’Autel de Genève, très abimé, était venu à Bâles pour une rétrospective en 1917 et 1936 mais pas en 2011. Des reproductions le remplacent peu avantageusement et de façon particulièrement laide (peut-être est-ce le propos?); tout comme l'anonyme et sépulcrale Epitaphe pour Philibert de Monthouz (Eglise St Maurice d'Annecy). Muni de toutes ces photographies de remplacement, l'accrochage est également accompagné de photos noir et blanc à l’échelle 1, montrant les oeuvres qu’on voit en chair et en bois, vues à la réfrectographie infrarouge : cela permet de relever le « coup » de pinceau Witzien.
D'abord, un peu d’histoire : que nenni ! On ne sait rien de Konrad Witz, sinon qu’il vécut entre Rottweil (1427), Bâle (1434-) et Genève (1440-). Bonne entrée, n’est-il pas, pour un artiste si près du trait d'esprit, de l’intelligence rusée du Witz, mot intraduisible éternisé par Freud, qui l'envisagea dans son rapport avec l'inconscient (1905), durablement...
Bâle était le centre de la Chrétienté entre 1431-49, pendant le Concile de Bâle, après celui de Constance, vingt ans plus tôt; mais ça ne se passa pas aussi bien puisqu’un pape y fut couronné puis abdiqua. Mais du coup, les commandes artistiques étaient abondantes. Les réalisations de Witz y furent sensationnelles.
Le Saint Christophe, La Rencontre d'Anne et Joachim à la Porte Dorée, les panneaux de l’Autel du Salut impressionnèrent dès leur finition. Par leur esprit, justement. Konrad est un spécialiste du Witz.
Chacune de ses compositions est, en quelque sorte, un révélateur de l'acuité du spectateur/trice. Par exemple, lorsqu'il utilise les objets matériels du récit sacré pour construire sa perspective ou son échelle. L'architecture peinte, de simples cubes ouverts face à la spectatrice, comme la croix, les clous, des structures orthogonales servant à mettre en scène, matériellement, les personnages du monde immatériel. La niche grise de l’Eglise (Ecclesia), par exemple, s'écarte de l'habituelle grisaille sculptée, pour composer un volume. Elle compose également un cadre dont une sorte de fente verticale en forme de double flèche semble être là pour indiquer la grandeur, l'échelle, d’ailleurs réduite, du personnage, qui explose en son intérieur. La flèche brisée de la Synagogue, de même, réplique le raccourci perspectif décrivant une fenêtre, ouverte.
Quant à la très fameuse croix/barrière/poteau indicateur de la Rencontre à la Porte Dorée, elle se tient comme un pilastre, surmonté d'une sculpture en grisaille, devant un édicule (la porte) rejoignant bizarrement un fond d'or. Mais l'un des bras de la croix (l'autre manque) saille, turgescent en direction du regardeur et les yeux des deux personnages semblent également regarder en direction du repère de leur destin futur.
Ce qui frappe également (au point d'y consacrer un texte du catalogue) ce sont les ombres, énormes. Il paraît que Witz introduisit le phénomène des ombres en s'inspirant des Primitifs Flamands (triples chez le Maître de Flémalle, par exemple) et en l'activant dans les pays Rhénans. Eloignées du corps plus que de coutume, les ombres chez Witz sont un sujet en soi, autonome, presque comme chez De Chirico : elles impressionnent, à chaque fois, un fragment de mur vide, gris, brun ou blanc comme un écran. Elles portent.

De même la question du miroir, empruntée aux Van Eyck, celle du reflet et de sa lumière, trouvent chez Witz ses « mots d’esprits »; par exemple, au sein des armures fièrement arborées et entièrement closes (comme le Tin Man du Magicien d'Oz, on attend Judy Garland) ; voire même dans les bordures dorées des vêtements, peintes, comme les bijoux, et non dérivés de la feuille. Les habits, quant à eux, sont presque des "Fontana", inscrivant la faille, la rupture, et la fracture (dorée) au sein de leurs luxuriants moirés.
Avant de s'amuser à légender son feuilleton d'été-- un roman-photo hommage Le Beau Vice au Beau Witz-- ajoutons ici une anecdote visuelle : dans Esther devant Ahasuerus, ce dernier, qui tapotte de sa baguette la tête couronnée de la jeune personne devant lui, tient de son autre main une forme arrondie, qui n'est autre que l'une des volutes inscrites dans la décoration du fond d'or peint. Jouer du fond le moins événementiel qui soit --du moins pour les peintres du Moyen-Age-- et en faire une figure, un objet, oui, mais transparent, une boule sans cristal, sans reflet, voilà qui saisit dans le vif d'un travail pictural qui se concrétise devant les yeux.
C'est pour ça qu'on a glissé une photo d'une pièce de Charlotte Posenenske à la galerie Nelson-Freeman (
www.galerienelsonfreeman.com/). Peut-être est-elle douée du même Witz, une dimension (la fameuse "4è dimension"?) mais aussi une qualité à porter au crédit de l'œuvre d'art, du plaisir de son texte.

1 commentaires:

Anonymous said...

Merci d'approfondir notre connaissance de Witz chaque année un peu plus; pour le reste aussi bien sûr.