Tuesday, June 14, 2011

Et hop, un directeur et un poste de plus "supprimé" à la Culture


Le poste de directeur du centre d’art de la Villa Arson, occupé par Éric Mangion (en charge de sa programmation et de sa gestion depuis 6 ans) sera supprimé en octobre, apprend-on. Cela coupe l'école d'art de Nice du centre d'art autonome, auquel elle était accouplée, dans un seul établissement à la configuration originale ET pédagogique, expérimentée par Christian Bernard qui en fut à l'origine. On se souvient, d'ailleurs, que c'est là que se forma une génération d'artistes (après la célèbre Ecole de Nice, la bien nommée, dans les années 1950); et que c'est là, également, que se formèrent de nouvelles pratiques d'exposition ("Le désenchantement du monde",  "Le principe de réalité", et la suite...). L'une entraînant peut-être l'autre? En tout cas, c'est resté la volonté du centre d'art de Nice pendant les 6 ans d'exercice d'Eric Mangion, responsable respecté (cf. son exposition Bernard Heidsieck), en partenariat avec l'école d'art, ses enseignants, ses étudiants. Le voilà qui ouvre ainsi cet été  une exposition-bilan à propos de la performance sur la Côte d'Azur, et qui va sonner amèrement, puisque cela sera probablement sa dernière.  


Voilà une autre de ces décisions extravagantes pensées par nos édiles culturels, qui, en l'occurrence, enlèvent non seulement une personne mais également désarticulent la chaise sur laquelle ce responsable était assis. Et qui torpillent un programme, des manifestations prévues plusieurs années à l'avance...
Comme si les expositions, la stratégie, le maillage d'un centre d'art se préparait au jour le jour: il semblerait qu'entre le "blockbuster" parisien et l'espace alternatif, le Ministère de la Culture avait décidé de faire le désert. L'absence de transparence dans les nominations qui, dans n'importe quel autre pays, font l'objet d'un concours, et appellent un jury international, est ici à l'exemple d'une république bananière.


Une pétition circule ainsi qu'une lettre ouverte de Jean-Yves Jouannais (cf+ bas) qui tacle de main de maître la faillite des nominations récentes par le Ministre (Py en Avignon remplaçant grossièrement le duo actuel, etc. Et enfin, une lettre d'Eric Duyckaerts enseignant et coordonateur à l'école d'art de la Villa Arson. 


1) Pétition

2) lettre d''Eric Duyckaerts:
Nous apprenons avec étonnement la volonté du Ministère de la Culture et de la Communication de ne pas renouveler le contrat d'Éric Mangion sous prétexte d'une évolution vers un contrat de type CDI. En contre partie, il lui est proposé un abandon de son statut de directeur du centre d'art au profit d'une mission de programmation qui nous semble incertaine sur son rôle à jouer dans les années à venir.
Nous sommes d'autant plus étonnés que cette volonté fait suite à des bruits qui circulent depuis plusieurs mois sur un rapport d'inspection bien mystérieux qui, paraît-il, suggère entre autres choses la suppression des fonctions de direction du centre d'art. Nous n'avons pas eu entre les mains ce rapport alors que nous sommes tous concernés par la politique de l'établissement : école, centre d'art, résidences et médiathèque.
Par ailleurs, la suppression spectaculaire d'une partie du budget du centre d'art, comme le non dégel de ses crédits conforte cette volonté d'isolement qui voit la programmation artistique de l'année en cours s'arrêter dès le 30 octobre prochain.
Nous souhaitons aujourd'hui exprimer par ce courrier la crainte de voir disparaître ce poste de direction du centre d'art. Il en va à nos yeux de l'avenir même du centre d'art comme entité forte et symbolique de la Villa Arson. Et ce d'autant plus qu'Éric Mangion a fait preuve depuis son arrivée, il y a bientôt six ans, d'une véritable politique de collaboration avec l'école et l'ensemble de l'établissement. Ses qualités de dialogue et d'échange sont reconnues. Il a initié ou contribué à des projets de recherche, mis en place avec des enseignants des programmes de rencontres, et surtout construit une programmation éclectique ouverte au débat et à l'analyse. Cela n'a pas empêché le centre d'art de connaître une hausse spectaculaire de sa fréquentation, de mener une stratégie d'ouverture à l'international avec des artistes d'horizons divers et jusque là peu connus, de rencontrer un succès critique rare en France et de mener une politique de publication enfin ouverte à de vrais éditeurs/diffuseurs. Il a su également créer des liens entre artistes de différentes générations, tout en aidant de nombreux anciens étudiants à trouver leur première exposition en sortant de la Villa Arson. Enfin, co-fondateur du réseau Botox(s), premier regroupement de structures locales liées à la création contemporaine, il a initié la manifestation « L'art contemporain et la Côte d'Azur ». 
Pour toutes ces raisons nous avons du mal à comprendre le sens de cette mise à l'écart. Nous voulons juste croire qu'il s'agit d'un malentendu qu'il est temps de dissiper. Nous pensons également que les missions de direction d'un centre d'art ne sont pas incompatibles avec celles de la direction générale de l'établissement. Sous l'autorité de cette dernière, elles se doivent d'être complémentaires dans la perspective d'un projet d'établissement réunissant toutes nos forces vives.
Nous attendons des réponses fermes et précises quant à notre inquiétude. Nous ne souhaitons pas que l'avenir d'Éric Mangion comme celui du centre d'art dépendent de jugements simplement administratifs ou, pire encore, de décisions infondées quant à la réalité de nos ambitions et de nos activités.


3) Lettre de Jean-Yves Jouannais : Les chaises musicales comme science



La décision a donc été prise en haut lieu de supprimer le poste de directeur du centre d’art de la Villa Arson, occupé par Éric Mangion depuis six ans. Cette décision, nécessairement, a bien dû être prise par des « gens ». Ces gens, au ministère, j’adorerais qu’ils aient un nom, qu’ils aient par ailleurs le magnifique courage de s’expliquer publiquement sur l’étrange jeu auquel ils jouent seuls, qu’ils nous expliquent les règles de leur passe-temps.


Ceux qui ont la mémoire longue, fidèle, ou simplement honnête, ceux qui ont connu Christian Bernard à l’œuvre dans ce même lieu, auront retenu les principes de ce qu’il nommait lui-même une « auberge espagnole ». Ces principes qui misaient sur l’efficacité pédagogique de la rencontre et du dialogue, de la fête et de la convivialité, les premiers artistes que j’ai eu la chance de rencontrer, issus de cette école, en témoignent encore aujourd’hui. De Philippe Ramette à Philippe Mayaux, de Jean-Luc Verna à Jean-Baptiste Ganne… Tous sont à même de rendre compte de cet enseignement anti magistral en marge et en complément de l’école.



Si ce lieu a une renommée exceptionnelle, si son histoire s’apparente à un miracle français, c’est en partie parce qu’une certaine idée de la pédagogie y a été expérimentée, vécue, avec le plus grand succès. Eric Mangion n’a aucunement trahi cette philosophie, faisant en sorte que la mécanique de la transmission cesse d’être un effort et se mue en flux naturel. Le principe en serait un dispositif d’aimantation et de séduction entre les différentes générations. C’est aujourd’hui le cas avec la magnifique exposition monographique consacrée à Bernard Heidsieck dialoguant avec l’installation du collectif de L’Encyclopédie de la parole. Comme ce fut le cas avec les expositions de l’été 2008, À la bonne heure ! de Jean Dupuy et Mais qu’est-il arrivé à cette musique ? d’Arnaud Maguet.
Cette tradition d’ouverture, de frottement, d’énergie et de sympathie, Eric Mangion a su l’adosser à une exigence et une rigueur professionnelles qui lui ont valu d’être appelé, parallèlement, à d’autres prestigieuses directions artistiques (Printemps de septembre à Toulouse, exposition Gérard Gasiorowski au Carré d’art de Nîmes…).
L’on saisit bien que tout ce que j’avance là doit paradoxalement s’apparenter à des qualités à charge, des vertus disqualifiantes au regard de nos inspecteurs. Comment ces méthodes, ces pratiques qui gouvernent la vie seule et seulement la vie, la beauté des rencontres et l’effusion des intelligences pourraient être prises en compte dans leurs audits et dossiers d’expertise ?

Décidemment, j’adorerais rencontrer ces personnes, qu’elles soient amenées à divulguer les critères qu’elles ont forgés, les fantasmes de compétitivité et de rentabilité qui les motivent tandis que le chantier de transformer les écoles d’art en sous écoles de commerce leur est échu.

L’on constate par ailleurs la multiplication des nominations fautives et hasardeuses à la tête des institutions culturelles. Tel poste attribué simultanément à deux postulants. Telle direction dépendant d’une décision locale, imposée contre toute attente et toute logique démocratique par le ministre de la Culture lui-même, comme ce fut le cas de la nomination de Macha Makéïeff à la tête du théâtre La criée à Marseille. Comme ce fut le cas avec le scandaleux parachutage d’Olivier Py à la tête du Festival d’Avignon. Coup de force gouvernemental court-circuitant les collectivités locales financeurs du Festival. Coup de force absurde et grossier, irrespectueux du travail restant à accomplir par les deux directeurs actuels, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, qui venaient d’être reconduits pour deux années.

Que le jeu pénible et honteux des chaises musicales ait toujours constitué une part des attributions de nos décideurs ministériels est une chose avérée. Mais il semblerait aujourd’hui que cette pratique paresseuse soit devenue le seul objet de leur fonction. Une sorte de hobby, pratique véritablement amateur, dénué de règles, où l’effort consiste simplement à tenter de masquer son propre caractère aléatoire. N’importe qui n’importe où de préférence !
Oui, vraiment, j’aimerais que nos décideurs puissent rendre compte de leurs oukases d’enfants gâtés et pleins d’ennui. Oh, oui, qu’ils nous révèlent les brillants fondements de leur passe-temps. Qu’ils nous livrent la source de leur science. Hormis, peut-être, dans les édifiants numéros de Beaux-Arts magazine consacrés aux classements des meilleures écoles des beaux-arts, aux best of d’artistes à la mode, aux calibrages des œuvres qui font tendance, nul ne sait dans quels mystérieux textes ils ont su puiser les prolégomènes de leur science. D’où la première certitude, la seule assurément, se faisant  jour dans ce conte sordide ; ce sont toujours les moins bons connaisseurs de l’art qui se prévalent de définitions parmi les plus tranchées de ce que doit être l’art, et par là même un centre d’art.

Jean-Yves Jouannais

1 commentaires:

marjorie m. said...

Il semble que nous sommes définitivement entrées dans l'ère de la censure de l'art par le biais des licenciements des directeurs ou directrices de centres d'art par les décideurs politiques ou financiers...
http://www.mesopinions.com/Domaine-departemental-de-Chamarande---soutien-a-Judith-Quentel-petition-petitions-1493d5b8befa420cdbe4374aa55ec1a9.html