Monday, May 30, 2011

Gertrude et Alice, Claude et Marcel, Lucy et Suzanne (et une nouvelle rubrique : Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça? ))




L'annonce de la future méga-exposition Grand-Palais-énne consacrée aux Stein, à partir du 5 octobre, apporte d'emblée un élément de stupéfaction et de rage. On y voit en effet, quatre personnages interpellés: Gertrude, Leo, Michael et l'épouse de celui-ci, Sarah.
D'Alice B. Tocklas, l'épouse de Gertrude Stein, il n'est d'abord fait nulle mention dans les 7 premières sections de l'exposition, non plus que de la vie commune des deux femmes à Paris qui n'apparait qu'en 8è section, sous le titre "Gertrude Stein, entre aura et narcissisme" (sic!) pour immédiatement disparaître après. La présence d'Alice est donc éludée, édulcorée. Sa personne, et le rôle qu'elle a joué dans la vie et la construction du personnage de Gertrude, dans le fameux salon de la Rue de Fleurus à Paris, dans la collection, dans leurs relations artistiques voire dans l'oeuvre littéraire de Stein semble donc, au vu de cette annonce d'exposition, beaucoup moins important que celui des frères de l'artiste ou n'importe quoi d'autre d'ailleurs, y compris peut -être de la météo des plages voire d'un d'un pet de Picasso.
C'est un peu ce genre de problème que pose l'exposition, magnifique d'ailleurs de Claude Cahun au Jeu de Paume. Et cela, alors que le "scholarship" récent sur cette artiste (qui n'est qu'un nom d'artiste) met en valeur le "jeu à deux", la collaboration ou plus encore, la fabrication d'une"fonction de co-auteur", la question de l'auteur collectif liant Claude Cahun et Marcel Moore: deux noms d'emprunt, transgenre, pour deux femmes, Lucy Schwob et Suzanne Malherbe qui vécurent ensemble à partir de 1917 jusqu'à la mort de l'une, Lucy en 1954 puis de l'autre Suzanne en 1972 ; elles sont d'ailleurs enterrées ensemble à Jersey.
On peut toujours nier l'homosexualité de l'une ou de l'autre (la chronologie du catalogue est d'ailleurs relativement ambigüe à ce sujet). Mais la chose est récurrente. Lorsqu'il s'agit de deux femmes, ça n'est jamais "prouvé", jamais assez... Contrairement à deux hommes pour lesquels la question des "preuves" ne se poserait jamais s'il était dit qu'ils vivaient ensemble pendant cinquante ans, l'interrogation est, et reste peut-être toujours, l'égarement du narrateur de la Recherche: mais qu'est-ce qu'elles font? . L'homosexualité féminine ne semble relever que d'un acte sexuel avéré.
Pourtant Claude Cahun et Marcel Moore (qui n'ont pas dédaigné d'entrer en relation avec les milieux et les mythologies lesbiennes, une partie également éludée de l'enquête),  n'ont cessé d'accumuler les preuves de leur relation, si l'on veut bien regarder tout ce qui se joue dans la polymporphie d'un " je impliqué dans une transformation ( ("I'm in training don't kiss me", inscription sur un pull, 1927), qui s’effectue sous le regard de l'autre et dans le retour permanent d'un regard, voire parfois d'interjections "I O U" (I owe You...) parlantes.. .Certains autoportraits "de" Claude Cahun portent discrètement l'ombre ou le reflet du visage de Suzanne, d'autres sont faits pour se dédoubler, quant à certaines images, où la silhouette plus butch de Suzanne intervient, elles sont tout simplement évidentes. Le texte de Tirza T. Latimer dans le catalogue, consacrant la fascination de CC pour la voix des "masculinités dissidentes" homosexuelles, ainsi que pour leur "couverture"  néo-grecque, enfonce aussi le clou.
Pourtant, tout cela est ici, dans l'exposition actuelle de Claude Cahun (co-commissaires, François Leperlier et Juan Vicente Aliaga) limité à une seule cimaise thématique intitulée "Entre Nous" dont on l'espère qu'elle ne le demeurera pas complètement...
En revanche, le reste de l'exposition serait donc tout entier du "Cahun" : les photographies, les dessins, très rares, et les manuscrits exposés appuient cette interprétation, dans une chronologie correspondant à la biographie de Lucy Schwob, et une série de sections thématiques décidées à accentuer l'unité et la diversité d'une oeuvre. L'hypothèse de François Leperlier, en effet, est que la pratique photographique rejoint le processus d'écriture même et qu'ils sont mobilisés autour du thème de la représentation et de l'image de soi, fascinés par ses métamorphoses, quitte à les provoquer constamment . Depuis les premiers autoportraits, ce soi avance masqué et surtout mis en scène, comme les objets, comme les figures ou même les paysages. Les genres, ici, fonctionnent ainsi comme une théorie de masques : la thématique "métamorphoses de l'identité et subversion des genres" revient trois fois dans l'exposition, divertie par les séries d'images d'objets périssables, composés pour la photographie, comme par les engagements poétiques et politiques: ceux de quelqu'un ou plutôt quelque-une qui a eu (qui ont eu) "tout bon": luttant aux côtés de Contre Attaque, luttant contre le racisme, pour la liberté d'expression et des moeurs, contre les superstitions et aussi, contre le nazisme, s'engageant en résistance à la fois graphique et physique...qui mènera Lucy Schwob et Suzanne Malherbe jusqu'à la condamnation à mort par l'occupant nazi (et la perquisition multiple de leur maison, entraînant la perte de nombre de photographies et de documents, jugés, alors "dégoûtants"...)
L'exposition, outre ses tirages super beaux, qui ne voyageront probablement plus, propose ainsi sa logique d'autonomie de "l'oeuvre-vie" et on est particulièrement saisi, touché par la beauté d'une dernière séquence photographique intitulée le Chemin des Chats, vers 1949. Le personnage Cahun dépourvue des maquillages et cheveux courts expérimentaux, pieds nus sur un rempart, tient un gros chat en laisse, qui la mène, au détour de légendes, comme une aveugle guidant l'aveugle. Louise Bourgeois : the blind leading the blind. Mais ici, quelque chose comme le début d'un "art narratif" ou d'une action s'incarne avec ce corps qui, d'image en image, se dévisage:  la  matérialité corporelle remplaçant la "performance photographique"d'avant-guerre. Ici, peut-être, le personnage a fait place à la personne. Ce qui ne l'empêche nullement de jouer ailleurs que sur le terrain du vrai et du faux, sur le terrain d'un datif, d'une autre, celle qui "tant que tu vis pour deux, j'ai cet air dégagé".


PS: “We are surrounded by homosexuals; they do all the good things in the arts". Pour une autre option, cf. http://www.thecjm.org/index.phpoption=com_ccevents&scope=exbt&task=detail&oid=9

7 commentaires:

nicole ff said...

voici ce qui a échappé au concepteurs de l'exposition qui parlent de la "naissance d'une passion amoureuse" pour Suzanne Malherbe" au détour d'une phrase dans la chronologie de Claude Cahun, c'est la "preuve" ou du moins un indice de l'homosexualité de Lucy Schwob et Suzanne Malherbe = apporté par le nombre de lesbiennes seule ou en couple qui fréquente assidument et avec un plaisir évident l'exposition

élisabeth lebovici said...

heureusement, il y a :
https://mail.google.com/mail/?hl=fr&shva=1#inbox/130436faaf02494e
"seeing Gertrude Stein : Five Stories" au Contemporary Jewish Museum

marjorie m. said...

Mais pourquoi ne pas dire que dans notre monde social, sexuel ou amoureux, la domination masculine – hétérosexuel ou gay – est la norme et le vecteur de tout discours. Que dans ce monde-là, l'homosexualité lesbienne est toujours une contestation profonde, subversive et qui «doit» rester dans l'invisibilité (nombre de lesbiennes ont choisi cette position de l'invisibilité)... Bien des femmes se trouvent «réduites» à la solitude, à des stratégies de masques et de placards, à des configurations vivables... Toujours aujourd'hui... On peut être ravies que nombre de lesbiennes seules ou en couples fréquentent l'expo, démentant les propos de l'un des commissaires, mais, au fond, cela n'ouvre toujours pas nos singularités dans ce monde-là.

Anonymous said...

J'avais laissé un commentaire sur le site d'Elizabeth Legros Chapuis http://2009sediments.wordpress.com/2011/07/04/facettes-de-claude-cahun/
à propos de la place de Suzanne Malherbe dans l’œuvre de Claude Cahun.
Un commentaire signé « Jeu de Paume » a donné le lien vers votre site …
Merci pour ce billet !
Ellise

Anonymous said...

J'y serai allée de toutes façons, mais votre commentaire bigrement éclairant permet de regarder les images sous un angle différent. Merci.

Sallia said...

Les photos de Claude Cahun m'intrigue depuis longtemps mais sans que j'aie jamais eu le temps d'approfondir ou de lire quoi que ce soit à propos de son oeuvre. J'ai visité l'exposition du jeu de Paume. et me serai volontiers contentée de son propos. sans compter sur ma curiosité ... merci pour votre billet qui réveille et ouvre les yeux (mais quand on ne sait pas, comment savoir ?), depuis je lis article sur article. et je découvre controverses et différences d'interprétations autour de l'oeuvre et de la femme. et les photos de l'exposition m'apparaissent toutes autres. dommage de ne pouvoir lire l'articlce que vous aviez publié dans l'ouvrage "cahun" chez JM Place et qui se démarquait déjà des analyses de Leperlier. pourriez-vous le résumer ?

Anonymous said...

à découvrir

http://remue.net/spip.php?article4492
http://remue.net/spip.php?article4472

merci Elisabeth pour Le Beau Vice