Tuesday, April 12, 2011

Evénement du transfert : Susan Hiller à la Tate Britain


Susan Hiller : Painting Block, 1970-84; Measure by Measure, 1973-92; Hand Grenades, 1972


"In Progress", Matt's Gallery


Punch and Judy, An Entertainment, 1990; Psi Girls, 1999


Auras : Hommage to Marcel Duchamp, 2008; Witness 2000

L’exposition Susan Hiller de la Tate Britain est extraordinairement présente. Cette rétrospective d’une artiste conceptuelle et féministe montre, dans son oscillation entre l’objet ou le fait physique et l'irréalité ou la dématérialisation, à quel point les travaux artistiques et expositions récentes sur l’hypnose, la télépathie, l’éther, les fantômes, les glossolalies diverses et autres transmissions subjectives lui doivent. Son art conceptuel repose ainsi sur la trouble présence physique des idées.
Née aux USA en 1940, Hiller a fait sa vie en Grande-Bretagne (en tant qu’américaine : tout un fossé caractérisé par des incompatibilités d’accents et de langues, comme en témoigne l’hilarante Enquiries/Inquiries), où elle a participé aux mouvements féministes d’artistes, en leur apportant « une méthodologie » anthropologique (Lucy Lippard) en travaillant notamment sur le display, la muséographie.
Première opération: où l'on voit la transformation de la matière physique de la peinture, soit par découpage d’une toile peinte, reliée et changée en livre. L’esprit du recyclage s’affirme dans ces magnifiques Painting Blocks (1970-1984) titre à double sens, à la fois bloc (magique) et blocage. Celui du rituel avec ses Relics, toiles brûlées, dont les cendres, parfois, sont introduites dans des burettes ou des ampoules scellées, transformées en Grenades à Main 1972. En étonnante sympathie, le Barbican de Londres montre en même temps les murs ou plaques faits de résidus de poubelles, par Gordon Matta Clark.
Autres merveilles produites par de simple "procès", ces travaux In Progress, 1980, où une toile est défaite durant tout le temps d’une exposition (Matt’s Gallery), fil à fil, formant des pelotes qui seront alors réutilisées en natte ou tissu, des exercices alors présentés dans leur nouvel ordre effiloché…On pense, là encore à l'Outre-Atlantique et aux oeuvres arachnéennes d'Eva Hesse.
Dans la première salle de l’exposition sont proposées toutes les méthodes (et parfois, les définitions) des enquêtes Hilleriennes : Cartographier le Rêve (Dream Mapping, 1974), par exemple, pour incorporer l’intimité d’une communauté de 7 dans une vision cosmique. Ou collecter 300 cartes postales de vagues se brisant sur un rivage (1972-6). Documenter 10 mois (sic !!!) de grossesse. Ou s’ingénier à convoquer des voix multiples d’une écriture automatique à Loupien, près de Sète, France, Mai 1972
Presque en même temps que Boltanski, son Monument, 1980-81 est une composition photographique d’écritures victoriennes sur des pierres tombales, chacune étant vouée à un acte héroique, plus une qui dit « Strive to be your own hero », placée non loin d’un banc, avec une paire d’écouteurs, invitant à participer à cette installation.
Hiller marque son attachement aux images et aux sons qualifiés de « préconscients »: les clichés monotones attisants (un feu de cheminée), les projections colorées de la lanterne magique ou la chambre noire des danses macabres de Punch and Judy (1990).

Avec l'installation Du Musée Freud (From the Freud Museum, 1991-6),sa plus célèbre, Hiller s'attache, of course, à l'archéologie d'une visibilité douteuse, utilisant les boîtes traditionnelles des musées pour y inscrire des artefacts, qui, simplement arrachés à leur contexte et mis en boîte, produisent une psychopathologie de la vie muséale quotidienne.
Dans la chronologie que la Tate Britain transpose en salles et en espaces, l'installation prend une place de plus en plus prépondérante : celle qui compose une narration d'une série de projections cinématographiques différemment teintées, chaque écran répétant à l'infini les "talents sauvages" (Wild Talents) d'enfants dotés de pouvoirs psychiques ou de "filles Psi", 1999, performant leurs talents kinétiques -leur moment extatique- entre deux "bruits blancs" d'une neige télévisuelle. Ou celle, spectaculaire, des 400 petits haut-parleurs nus, suspendus à différentes hauteurs d'oreille, formant une sorte de globe au sein d'une salle très sombre. Ils s'animent à leur tour et murmurent, chacun, "en langues"des histoires très précisément surnaturelles. Ca s'appelle Witness, 2000 et ça témoigne, en effet, de ce qu'on ne pourra jamais vérifier entièrement.
Le corpus d'oeuvres qui clot l'exposition est celui qui s'offre comme une suite de dédicaces, Hiller l'appelle des hommages, qu'il s'agisse de Marcel Broodthaers, d'Yves Klein ou de Marcel Duchamp à qui l'artiste rappporte ses recherches en (im)matière d'aura. Présentant des portraits photographiques prélevés sur Internet, dissous par des explosions colorées et nuageuses, elle présente effets d'une magie qui dissolvent "le Moi à l'ère digitale". Le stade du Miroir s'est, en effet, dissous dans le monde numérique et Susan Hiller a entériné cet événement de l'identité à une époque-la nôtre- de son mélancolique transfert.

A lire: l'excellent catalogue édité par Ann Gallagher, figurant une interview croisée d'Hiller avec Guy Brett et Yve-Alain Bois, et des textes notamment de Jan Verwoert.

PS: hors de l'exposition est montré le J street Project de Susan Hiller : un diaporama sonore des 303 plaques de rue trouvées en Allemagne (2002-5) portant le mot Jude (juif)

1 commentaires:

Pc Recycling Ca said...

A really well written post, thank you for your hard work, please keep it up.