Friday, April 22, 2011

AMe-r-I-ca/ I AM A Man : inversion, subversion? Glenn Ligon au Whitney Museum.









De haut en bas : Untitled,( I'm a Man), 1988 ; Condition Report ("I Feel Most Colored When I Am Thrown Against a Sharp White Background), 1991; Hands, 1996,  Malcolm X (Version 1) #1, 2000; Sun (Version 2) #1, 2001;


La magnifique exposition de Glenn Ligon au Whitney Museum distille "hélas, dans le cœur, une tristesse affreuse", comme lorsque Charles Panzera chante Fauré. Est-ce le lieu, cette architecture brutaliste de Marcel Breuer appelée, très bientôt, à ne plus abriter le musée d'art américain pour lequel elle fut construite? Ou est-ce, beaucoup plus directement ce que l'artiste nous montre de sa réalité, happée par l'histoire qui l'a construite, et qui fait mal?
Au milieu de l'exposition trônent des photographies qui ne sont pas les siennes: c'est le Black Book de Robert Mapplethorpe. Que faire de l'héritage de ces nus, ultra-classiques, d'hommes noirs parfois découpés- une croupe, une cuisse, une ("grosse") bite, un anus luisants--parfois en pied, statues sur un socle? Le débat à propos de  la sujetion de ces modèles noirs faisait rage quand, en 1992, Ligon s'est approprié ces images, pour les exposer avec de nombreux cartels, chacun contenant une citation. Quelques-unes constituaient des réactions violemment contre, d'autres plutôt pour, et beaucoup élargissaient le débat à la représentation de la race, du genre, de la sexualité, à celle du noir "hyper-viril" et "hyper-efféminé", à la fois. Notes on the Margin of the Black Book fut montré durant la Biennale du Whitney 1993, entièrement consacrée aux politiques de l'identité et qui fit tant débat qu'elle ne se reproduit plus jamais.
Self-Portrait, 1996
Ce qui passionne douloureusement dans le travail de Ligon, c'est qu'il se sert d'images et de mots, de phrases, qui ont déjà servi et qui parlent, ici, à la première personne, du plus intime. Ceci se manifeste, non seulement dans ce qui s'affiche ici, et qui procède de la citation photographique (la Marche d'un million organisée par Louis L. Farakhan) ou littéraire (James Baldwin...) mais également dans les opérations techniques du travail artistique. 
D'où la présence (et l'absence, de fait) des caractères d'imprimerie de ses "compositions". Celles-ci reprennent et répètent à l'envi des phrases sur des panneaux (des morceaux de portes, en 1991), jusqu'à l'engloutissement dans la matière et l'inintelligibilité progressive, à mesure que ces phrases descendent la surface. Ainsi : "I Feel Most Colored When I Am Thrown Against a Sharp White Background," (d'après Zora Neale Hurston) ou "I Am Somebody,"(de Jesse Jackson). Cette dernière phrase s'évanouit, lorsqu'elle est posée blanc sur blanc.
Une deuxième pièce traite de l'autobiographie, reprenant les titres et la composition des anciennes "vies d'esclaves en fuite" du XIXè siècle- qui étaient donc également des appels au lynchage. Ligon s'y présente à la troisième personne, s'ajoute des caractéristiques physiques peu recommandables : des yeux torves par exemple, ou un "look conservateur". Il retrouve l'ambiguité sexuelle des Most Wanted Men de Warhol (on se reportera au travail de Richard Meyer pour les analyser). L'une d'entre elles s'appelle : "Containing a Full and Faithful Account of His [Ligon's] Commodification of the Horrors of Black Life Into Art Objects for the Public's Enjoyment."- renvoyant à la question du rôle ambigu de l'artiste, qui fait donc son marché du pire au prétexte de l'exposer. 
Runaways’ (1993)


 Glenn Ligon fut l'un des premiers parmi les choix d'oeuvres des Obama pour leurs quartiers privés à la Maison Blanche. Né en 1960, au tournant des combats pour les droits civiques des noirs américains, il a fait des études artistiques universitaires et est passé par le Whitney Independent Study Program- c'est à dire par les exercices de déconstruction marxistes et psychanalytiques appliqués à l'esthétique. C'est ainsi que le monde de l'art contemporain est probablement plus prêt à l'écouter, en tant que noir, en tant que gay, que des communautés desquels il se marginalise, précisément en devenant artiste. Ce paradoxe, où montrer revient à s'aliéner de ceux qu'on montre, tout en voulant précisément faire acte de cette aliénation, constitue la ligne fragile et douloureuse du travail de Ligon. 
Comme le signale le commissaire de son exposition,Scott Rothkopf, cité par le F.T  ( http://www.ft.com/cms/s/2/6bc4744e-557b-11e0-a2b1-00144feab49a.html#ixzz1KEsswfr3), : “ L'anxiété demeure, que nous n'arrivions pas à entendre ce que ces peintures ont a nous dire--et ce sentiment de méconnaissance est, en partie, ce qu'elles ont à dire.  ”
Mirror, 2002

Figure, 2010

 La splendeur ambigüe des tableaux où Ligon cite des phrases de James Baldwin (ci-dessus) tient d'abord à la somptuosité des effets visuels obtenus, à la fois par la pose de suie et de glitter , la poussière charbonneuse et le maquillage s'unissant pour composer une matière luisante, chatoyante, jouant de plus en plus avec message qu'elle transporte. Il s'agit d'un texte de 1955, intitulé "Etranger au Village', où Baldwin rage d'éprouver la solitude de l'unique homme noir dans un village Suisse, considéré comme un être exotique en Europe et une aberration historique dans une Amérique, incapable de rendre compte de  "l'histoire nègre". 
Lors d'une deuxième "exposition", les peintures ont été passées par l'écran sérigraphique, pour obtenir des fonds colorés, floqués de suie, noircissant encore un peu plus le texte, qui précisément traite de l'aliénation,  par leurs zones grises qui le dégradent à leur tour.  
Au contraire, la pénultième salle de l'exposition du Whitney opte pour une autre référence Warholienne : de grandes toiles proposent des images très gaies, et très gay de figures héroiques. La série est fondée sur l'agrandissement d'un livre de coloriages des 70's, que Ligon a proposé de remplir à de jeunes enfants lors d'un atelier au Walker Art Center de Minneapolis. L'irrévérence des tous petits pour des images sacrées de la culture black (ainsi Malcolm X, tout blanc, muni de rouge à lèvres et d'ombres à paupières) a servi de base à ces tableaux, qui en sont de fidèles copies. Ligon a aussi travaillé à partir de blagues, plus ou moins correctes de l'acteur américain Richard Pryor. Ces façons de relancer le travail en puisant dans des fonds riches d'ambiguités cumulent ainsi dans l'un des grands signes au néon que Glenn Ligon produit en guise de de générique final  à son exposition: AMERICA, dont les lettres R et CA sont disposées à l'envers. Reste AM et I. (Qui) Suis-je dans l'Amérique, quelle Amérique en moi? 


Whitney Museum jusqu'au 5 juin :  http://whitney.org/Exhibitions/GlennLigon
EVENEMENT: 28 avril, Douglas Crimp, Catherine Lord, Linda Nicholson et Tricia Rose  au sujet de "Culture is Burning", le contexte des "culture wars" des années 1980-90


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