Sunday, July 25, 2010
Carole Roussopoulos: la vidéo "out" (*)
(en haut : Monique Piton, dans Christiane et Monique (LipV); en dessous la première intervention du FHAR à une manif du 1er mai, dans Le F.H.A.R.)
Le coffret consacré à Carole Roussopoulos (1945-2009) est sorti. Outre son livret de textes, il contient un DVD de six films qui sont autant de moments jouissifs ou plutôt, qui montrent, chacun un format et une forme de jouissance c'est-à-dire un plan et un temps de parole libérés (en anglais: "empowerment"). A ce moment, quelqu'une trouve sa parole en direct et la donne en partage. Qu'il s'agisse de Jean Genêt répétant trois fois un texte qui mange et avale toutes les formes sociales pour faire mieux durer le combat d'Angela Davis ; de l'intarrissable militante du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, de ses copains, ou du rire hénissant d'un des participants à la réunion du FHAR à Vincennes; de Monique, puis de Monique et Christiane, deux "Lip" (l'usine en grève, qui a relancé la production de montres autogérée) articulant en direct ce que fait le féminisme aux luttes révolutionnaires et ce qu'il défait dans l'identité du travail ; de la lecture du SCUM Manifesto rythmée par la batterie de la machine à écrire (et les images de la télé en perspective) ; ou, enfin de l'intervention situ-féministe qui dérègle à jamais toute notion d'une "représentation féminine au sein d'un gouvernement patriarcal quel qu'il soit. Elle ne peut qu'incarner la condition féminine, oscillant entre la nécessité de plaire (féminisation-Maso) et le désir d'accéder au pouvoir (masculinasation-Miso)". Autant de figures de libération, dans ces séquences où quelqu'un prend et trouve sa voix, où un visage surnage dans le grain des des signaux lumineux, proférant tout en délicatesse une formule cinglante : la video nous montre le processus et l'événement, ce qui se passe lorsque apparaissent ces sans-voix qui se mettent à dire le réel, ici caractérisé comme une parole en direct, live, vivante, brûlante. Ça balaye tout, cette prise du direct, ce chant des luttes qui est le champ ce l'image, qui figure sans recadrer, sans déléguer, sans représenter, sans être représentatif comme elles disent.
Voilà ce qui caractérise, semble-t-il à LBV, la pratique de Carole Roussopoulos : c'est qu'elle est complètement "out". Pas seulement parce que le premier collectif s'appelait Video Out. Mais parce que l'image video a vraiment fait son coming out, son front de libération : "durée des plans, mouvements de caméra, formes de discours, non montage: nouvelles mises en forme pour nouvelles formes de lutte" (Fargier). Il n'y a pas de libération des femmes, des homosexuels, des ouvrières, sans libération des images. La télévision ne nous représentera jamais, disent en gros, la bande des Insoumuses (Nadja Ringart, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder) : vive la vidéo.
Il parait qu'en france, Godard acheta le premier portapak (video portable) et Carole Roussopoulos avec Jean Genêt et Paul Roussopoulos, le second. C'est ainsi que l'histoire fait encore du deuxième sexe un second couteau. On s'en fout. Peut-être son usage second fut, finalement, plus radical. Car c'est du côté des Roussopoulos et pas de Godard, que sont morts les "Auteurs" et leur "fonction- hauteur". Ici, d'ailleurs il n'y a pas de film, pas de télévision. Ce n'est pas l'institution. La bande vit sa vie ouvertement. Sa durée et son mouvement sont déterminés par la parole de l'autre. Et par son regard, souvent fixé sur celle qui a posé la question et qui porte la caméra. Il n'y a pas de voix "off".
Ni de voix de son maître. Ainsi Jean Genet, qui a demandé à Carole Roussopoulos de doubler la télévision, où il doit intervenir, et d'enregistrer tout, pour être sûr que son discours ne sera pas coupé: la video enregistre ainsi et montre, à la fois cette parole et ce discours, sa répétition dans ces trois occurrences, ces reprises qui s'enchaînent l'une à l'autre avec un peu d'attente, de temps de latence entre chaque prise (changement de "focus" télévisuel?), la concentration répétée de Genêt mais également l'équipe de télévision, ses procédures et sa technique, on voit même à la fin le micro de la télé dans le champ de la vidéo.
A Paris, en ce mois de juillet 2010, Taking Off, film de 1971 de Milos Forman dépasse, de façon vertigineuse, ce qu'on peut dire à toutes les installations ou jeux télévisés, qui ont eu pour sujet le thème du "casting". Avec le coffret de Carole Roussopoulos, ce sont aussi les conceptions récentes de la "reprise", du "renactment" qui trouvent ici un autre point de vue--ou plutôt une constellation, plurielle, de points de fuite.
(*): Camera Militante, Lutte de libération des années 1970 chez Metispresses.
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Thursday, July 22, 2010
Flash (littéralement) sur l'affaire Profumo : Christine Keeler expose sa coll de photos
Preview amusante sur l'exposition, en novembre, de la collection perso de Christine Keeler, dont la liaison simultanée, en pleine guerre froide, avec le ministre de la Guerre John Profumo et l'attaché naval de l'ambassade d'URRS à Londres Eugène Ivanov avait causé la chute du gouvernement britannique en 1963.
Outre les photos d'elle par David Bailey et Brian Duffy, les vues de cabarets et ses lettres de prison (elle y passa 9 mois!!!) , la collection de souvenirs qui sera exposée en novembre à la Mayor Gall de Londres contient des oeuvres la concernant de Jean-Jaques Lebel et Bob Stanley, un portrait par l'osteopathe Stephen Ward, qui lui présenta à la fois Profumo and Ivanov et cette photo, par Lewis Morley, où Christine Keeler chevauche la chaise d'Arne Jacobsen, dont le dossier faisant triangle, fait aussi front pour masquer son ventre nu, "peut être l'une des images définissant le mieux la situation complexe des politiques sexuelles dans les années 1960 et l'illustration éponyme de la notion de scandale depuis lors." Sunday, July 18, 2010
Nouvelles Mochetés Parisiennes (le retour): rigeur alarmante à la bibliothèque Kandinsky
Reçu un communiqué de la Bibliothèque Kandinsky du musée National d'art moderne, soit l'un des précieux outils de recherche en matière d'art, de design et d'histoire des expositions du XX et XXIè siècle, et une ressource d'archives très importante, avec ses collections de documents concernant 5000 artistes, architectes et designers, ses cartons d'exposition, etc.
"En août et jusqu’au 10 septembre, la Bibliothèque Kandinsky est fermée.
-les lecteurs ne pourront pas se faire communiquer plus de 10 références par jour,
-le ramassage des bulletins de demandes sera effectué par “levées“ toutes les demi-heures.
http://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/ , ne cessent, eux, d’être continûment enrichis tandis que l’équipe se tient à la disposition des chercheurs par la rubrique « Contacts »."
Tuesday, July 13, 2010
Les deux commissaires Russes du Musée Sakharov jugés coupables pour leur exposition.
Yuri Samodurov et Andrei Yerofeyev ont été jugés coupables d'incitation à la haine religieuse et ethnique ainsi que de blasphème, pour avoir exposé certaines oeuvres au musée Sakharov en 2007. Ils n'ont toutefois pas été condamnés à des peines de prison. Le procès avait commencé il y a deux ans avec une amende de 200 000 roubles pour Yuri Samodurov, 58 ans, l'ancien directeur du musée Sakharov et de 150 000 roubles pour Andrei Yerofeyev, 54 ans, commissaire invité pour l'exposition "Forbidden Art-2006", qui montrait des oeuvres interdites dans les musées Russes; notamment une image de Jesus insérée dans le jambage doré de McDonald's, la Vierge avec du caviar à la place de visagen un Christ avec une tête de Mickey et enfin une femme voilée nommée "Marilyn Tchétchène", avec son voile se soulevant comme naguère les jupes de l'actrice.
Dans la salle du procès, s'étaient rassemblés des militants fondamentalistes orthodoxes, munies de crois marquées "l'Orthodoxie ou la mort", mais également des associations de défense des droits humains, ainsi le collectif anti-gouvernemental Voina (guerre), qui avait lâché des cafards à l'audience,
Friday, July 09, 2010
Fabrice Hyber mue et remue (à) l'Institut Pasteur
Pasteur's Spirit, 2010.Peintures sur tableau dessiné
Ce n'est pas un lieu d'exposition comme les autres et Fabrice Hyber a déployé ses oeuvres à l'intérieur de l'Institut Pasteur sans se préoccuper de la hiérarchies des lieux et des architectures. Le jardin d'hiver de l'ancien hopital, certes. Le hall du nouveau bâtiment du centre d'information scientifique, d'accord. Mais aussi son auditorium, quelques passerelles correspondant à d'anciennes chambres pour le traitement de la diphtérie, puis du sida ; deux salles en sous-sol de l'"espace congrès" du bâtiment dit "social", genre préfabriqué qui reste tout le temps ; une fenêtre qui ne donne sur rien; une balustrade. Mais également le sas de l'entrée avec ses caméras de surveillance ou une palissade dont il a fait le chemin de plat (à défaut de croix) de son exposition en semant les nouveaux élements de son vocabulaire sur fragments de draps blancs (Palissade, 2010). And so on... Fabrice Hyber a pris le lieu comme il est parce que son travail se développe sans hiérarchie non plus, sur plein de supports et de champs, de signaux et de jeux de langages, selon le principe métabolique qui a toujours été le sien; peu importent les supports, d'ailleurs, depuis les Peintures Homéopathiques des années 1986--, servant à la fois de carnet de notes, de, premiers ou seconds jets visuels ou verbaux et de tableaux d'affichage : ici, ce sont des tableaux de salle de réunion, à feuilles volantes qui servent de cartel.
Peinture Homéopathique n°29: l'avant réel, 2010
l'Institut Pasteur est désormais devenu un laboratoire dont les recherches touchent autant les systèmes immunitaires (virologie, biologie cellulaire) que cognitifs (neurosciences..). Ce qui touche aussi de près les préoccupations de Fabrice Hyber, lequel, on le sait, a depuis l'orée du XXIè siècle, transformé son patronyme en un "Hyber sans t".
Pasteur, lui, était plutôt du genre pasteurisé, nous dit le catalogue : il avait la phobie des microbes, se lavant continuellement les mains, inventant l'essuie-tout jetable et l'asepsie qui condamnait les contacts corporels. Hyber a résolu autrement le problème, dans des oeuvres qui mutent sous l'effet vibratoire de la télépathie mais aussi de l'ouverture d'orifices destinés à changer le corps. La retenue et la dépense, ensemble ou alternativement.
Mais c'est tout autant sur l'indice du Violon d'Ingres de Pasteur lui-même- pratiquant du pastel, et qui fut même professeur à l'Ecole des Beaux-arts - que se développent les installations d'Hyber et ses personnages semés un peu partout, en haut ou en bas. Voici le défilé éclaté d autoportraits en Plus Gros Savon du Monde, en Homme de Bessines en Ted Hyber, en bibendum dégonflé, en profusions légumineuses, en marionette aquatique, en coffre de résille métallique et depuis peu, en poupée gigogne. Le Prototype d'objet en fonctionnement (POF) numéro 73, ainsi--une installation de bacs en plastique colorés et de sarcophages gigognes intégrés-- propose : "testez vos capacités à empiler le maximum de récipients"- un programme, qui n'est pas sans rappeler tel ou tel protocole médical, non sans ironie.
Pascal Rousseau, commissaire et auteur du remarquable catalogue de l'exposition, inscrit le pastel Pastoral et les découvertes d'Hyber au sein de l'appartement du découvreur de virus, au registre des multiples dérivations- plutôt que des appropriations-- opérées et greffées sur l'oeuvre Hyber-ienne sans hibernation et en moins d'un an; comme en témoigne la date de 2010 pour la plupart des travaux exposés ou réactualisés ; qu'il s'agisse de développer une forme de ramification apparue dans la veine frontale d'un portrait ; d'amalgamer la veine ornementale de l'artiste à la dentelle apparue dans les portraits pastellisés du Rouletabille de la biologie apparemment passionné par les rebuts de l'observation (selon Latour). De reporter le peaufinage, comme cadre structurant de la recherche immunitaire, dans une physique de la surface frottée, résinée, et coagulée que propose Hyber dans ses tableaux, par exemple. Emulsion des émotions et mouvement perpétuel: la sauge tourne à toute vitesse dans son pot. "Je ne veux jamais arrêter les choses, les contacts ni les formes, encore moins les figer dans de confortables protocoles", dit Fab Hyb. C'est cette formidable énergie gyrophare et gyroscope qu'il donne de toute sa générosité.
Pasteur's Spirit, Jusqu'au 22 juillet seulement, de 15-20h. 28, rue du Docteur Roux, Paris XVè.
Seul hic: une pièce d'identité est demandée à l'entrée!!!
Ce n'est pas un lieu d'exposition comme les autres et Fabrice Hyber a déployé ses oeuvres à l'intérieur de l'Institut Pasteur sans se préoccuper de la hiérarchies des lieux et des architectures. Le jardin d'hiver de l'ancien hopital, certes. Le hall du nouveau bâtiment du centre d'information scientifique, d'accord. Mais aussi son auditorium, quelques passerelles correspondant à d'anciennes chambres pour le traitement de la diphtérie, puis du sida ; deux salles en sous-sol de l'"espace congrès" du bâtiment dit "social", genre préfabriqué qui reste tout le temps ; une fenêtre qui ne donne sur rien; une balustrade. Mais également le sas de l'entrée avec ses caméras de surveillance ou une palissade dont il a fait le chemin de plat (à défaut de croix) de son exposition en semant les nouveaux élements de son vocabulaire sur fragments de draps blancs (Palissade, 2010). And so on... Fabrice Hyber a pris le lieu comme il est parce que son travail se développe sans hiérarchie non plus, sur plein de supports et de champs, de signaux et de jeux de langages, selon le principe métabolique qui a toujours été le sien; peu importent les supports, d'ailleurs, depuis les Peintures Homéopathiques des années 1986--, servant à la fois de carnet de notes, de, premiers ou seconds jets visuels ou verbaux et de tableaux d'affichage : ici, ce sont des tableaux de salle de réunion, à feuilles volantes qui servent de cartel.
Peinture Homéopathique n°29: l'avant réel, 2010
l'Institut Pasteur est désormais devenu un laboratoire dont les recherches touchent autant les systèmes immunitaires (virologie, biologie cellulaire) que cognitifs (neurosciences..). Ce qui touche aussi de près les préoccupations de Fabrice Hyber, lequel, on le sait, a depuis l'orée du XXIè siècle, transformé son patronyme en un "Hyber sans t".
Pasteur, lui, était plutôt du genre pasteurisé, nous dit le catalogue : il avait la phobie des microbes, se lavant continuellement les mains, inventant l'essuie-tout jetable et l'asepsie qui condamnait les contacts corporels. Hyber a résolu autrement le problème, dans des oeuvres qui mutent sous l'effet vibratoire de la télépathie mais aussi de l'ouverture d'orifices destinés à changer le corps. La retenue et la dépense, ensemble ou alternativement.
Mais c'est tout autant sur l'indice du Violon d'Ingres de Pasteur lui-même- pratiquant du pastel, et qui fut même professeur à l'Ecole des Beaux-arts - que se développent les installations d'Hyber et ses personnages semés un peu partout, en haut ou en bas. Voici le défilé éclaté d autoportraits en Plus Gros Savon du Monde, en Homme de Bessines en Ted Hyber, en bibendum dégonflé, en profusions légumineuses, en marionette aquatique, en coffre de résille métallique et depuis peu, en poupée gigogne. Le Prototype d'objet en fonctionnement (POF) numéro 73, ainsi--une installation de bacs en plastique colorés et de sarcophages gigognes intégrés-- propose : "testez vos capacités à empiler le maximum de récipients"- un programme, qui n'est pas sans rappeler tel ou tel protocole médical, non sans ironie.
Pascal Rousseau, commissaire et auteur du remarquable catalogue de l'exposition, inscrit le pastel Pastoral et les découvertes d'Hyber au sein de l'appartement du découvreur de virus, au registre des multiples dérivations- plutôt que des appropriations-- opérées et greffées sur l'oeuvre Hyber-ienne sans hibernation et en moins d'un an; comme en témoigne la date de 2010 pour la plupart des travaux exposés ou réactualisés ; qu'il s'agisse de développer une forme de ramification apparue dans la veine frontale d'un portrait ; d'amalgamer la veine ornementale de l'artiste à la dentelle apparue dans les portraits pastellisés du Rouletabille de la biologie apparemment passionné par les rebuts de l'observation (selon Latour). De reporter le peaufinage, comme cadre structurant de la recherche immunitaire, dans une physique de la surface frottée, résinée, et coagulée que propose Hyber dans ses tableaux, par exemple. Emulsion des émotions et mouvement perpétuel: la sauge tourne à toute vitesse dans son pot. "Je ne veux jamais arrêter les choses, les contacts ni les formes, encore moins les figer dans de confortables protocoles", dit Fab Hyb. C'est cette formidable énergie gyrophare et gyroscope qu'il donne de toute sa générosité.
Pasteur's Spirit, Jusqu'au 22 juillet seulement, de 15-20h. 28, rue du Docteur Roux, Paris XVè.
Seul hic: une pièce d'identité est demandée à l'entrée!!!
Monday, July 05, 2010
Moyra Davey à discrétion ... (Kunsthalle, Basel)
Moyra Davey, from Mailers, 2010. Digital C-print, timbres, étiquette, adhésif,encre.
@L'artiste et Murray Guy Gallery, NY.
(toutes les images de ce post)
Il y a deux choses qui absorbent LBV lorsqu'elle se déplace en train et lui font agréablement passer le temps du voyage, les divagations délicatement ornementales du désir et la concentration de l'écriture. Comme par hasard, ces deux vecteurs d'émotion sont également ultra-présents dans les trois expositions vues entre Bregenz (Autriche) et Bâle (Suisse); l'une des raisons pour lesquelles LBV, rejointe par Catherine à Zürich, a prolongé son déplacement studieux, passant respectivement à Genève et à Winterthur (la précision horlogère rejoint ici le moyen de locomotion).
On se souviendra longtemps de l'exposition magistrale de Roni Horn dans le vertical et pharaonesque musée de Bregenz, relue (et réciproquement) par celle de Felix Gonzalez-Torres à l'intérieur de la Fondation Beyeler de Riehen, elle-même un sublime réinvestissement des collections. Mais avant ça LBV a envie, dans le train du retour à Paris, de commencer sa révision des faits par la sidérante prestation de Moyra Davey, "Speaker Receiver" à la Kunsthalle de Bâle, laquelle aura permis de relire et de relier le tout. (http://www.kunsthallebasel.ch/exhibitions/current/93)
Moyra Davey Bird Songs 1999
Ce qui est extraordinaire, dans le travail de Moyra Davey, née en 1958 à Toronto, Canada, vivant à New York et qu'on a le bonheur d'avoir connue lors de sa résidence avec Jason Simon et Barney Davey Simon à Paris, c'est qu'elle rejoue complètement les grandes questions : qu'est-ce qu'un, ou plutôt une artiste à l'ère contemporaine. Quelles sont les conditions de son travail, une fois émises--et peut-être perdues-- les hypothèses que le privé est politique et le mental, physique. A quel titre produire ses sources, inclure ce qu'on aime et qui on aime? Comment faire mentir l'adage qui dit que l'art c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art? Tout cela et bien d'autres choses se trouvent discrètement mais fermement impliqués dans le travail de cette artiste, présenté sur tout l'étage de la Kunsthalle, avec sa grande salle classique et deux pièces annexes.
Moyra Davey, Copperhead 50, 1999
Dire qu'il se propose sous forme photographique et de deux videos ne sert pas à grand chose, sinon à signaler comme le dit Moyra Davey dans l'une de ses videos qu'elle fait de moins en moins de photos. Peut-être cette remarque est-elle une clef de lecture pour le premier et vaste espace, où sont présentés 18 installations d'images photographiques : d'abord (ou à la fin, selon l'orientation du tour qu'on y fait), 8 des désormais célèbres Copperheads, ces pièces d'un cent U.S. très agrandies (61x 48 cm). Le profil d'Abraham Lincoln, qui préside sur la face de la monnaie, y est abîmé, verdi, erodé, corrodé par l'usage quotidien qu'on en fait, ce passage de main en main et de poche en poche. Le portrait du roi-en l'occurrence, l'un des plus fameux présidents assassinés-- n'est plus roi lorsque le cuivre a remplacé l'or et qu'il sert à mesurer la plus petite unité, le bas de l'échelle, de l'argent américain --pourtant, les splendides variations de sa surface introduisent d'emblée à quelque chose d'un échange, lequel préside également à la lecture, c'est à dire aussi la transformation des images composant les trois oeuvres suivantes. Light ( ci-dessus) et Dust (ci-dessous)
Adressés à Adam Szymczyk, Kunsthalle,7 rue Steinenberg, Bâle les "plis" de la seconde pièce figurent des collecs de disques vinyle, un vieux clavier, une image sur ordi vue depuis un lit, un kiosque à journaux, des équipements musicaux du XXè siècle....
Un poster réunit l'image des envois postaux dépliés -et la trace des plis- dans la troisième pièce: ils ont été adressés, depuis la rue de Dunkerque à Paris, à Jacob King et Murray Guy; suit une adresse à New York. Envoi reçu: la figure poétique de l'adresse (je te parle, pour que tu m'écoutes mais ce seront d'autres, indéfinis, qui nous liront) trouve ici un chemin d'autant plus touchant qu'il recoupe à la fois les matériaux de l'art (il se trouve qu'on reçoit encore des invitations par la poste) et de la littérature épistolaire, en représentant un écart, temporel, géographique, intellectuel, etc. La tasse à café et sa soucoupe, objet de méditation de Godard dans Deux où trois choses que je sais d'elle, l'environnement du café parisien, les objets accumulés (un pavé servant de presse-papier), la carte et les cartes punaisées témoignent précisément d'un lieu émotionnel, fusionnant espace domestique et d'exposition avec "ce qui arrive" et les impondérables du temps.
Photogramme de Fifty Minutes
Justement. C'est bien ce que capturent les deux vidéos, l'une de 2006-7 et l'autre très récente, durant respectivement 50' et 32'. La première, Fifty Minutes, décrite comme autofiction, se déplie en séquences, munies chacune d'un titre (dust, the fridge, money-time, vulture-kyte et ce n'est pas une contrepêtrie...) où l'artiste, qui parle souvent directement à la caméra dont elle déclenche l'enregistrement; ce qui veut dire qu'elle lit aussi, se trompe, se reprend, oublie ce qu'elle a préparé, ses proches interviennent, elle performe, etc. Elle évoque à la fois sa psychanalyse qui lui fit parcourir New York 5 fois par semaine, sa fascination pour le "management" du frigidaire ou des livres, ses lectures, comme le livre de Vivian Gornick traitant du "Lire à l'âge de l'incertitude", le temps, la poussière, l'après 11 septembre dans la ville, la nostalgie comme distance ou "désir insatisfait", Hollis Frampton 1971, des fragments de textes annotés au crayon et lus, aussi. Barney, son fils, apparait et Jason, son compagnon, intervient, comme le chien assis, la bibliothèque pleine d'ouvrages empilés usagés, les photos ornant le frigo, les emballages qui le surplombent; mais aussi les photos qu'elle a faites, qui indexent tout ça et que tout ça indexe, un jeu joué ou qu'on rejouera à nouveau dans les autres salles... Comme le dit le curator Adam Szymczyk: "Les images tendent à établir une autre parité, plus fondamentale, que celle de la transmission et de la réception (...). Comme Kaja Silvermann le décrit dans son texte 'The Author as Receiver' ('October', 96,2001), (la notion de) transmission constitue une instance d'un ordre patriarcal et totalisant, alors que la réception est une possibilité productive dans les mains des artistes. Davey propose que les artistes soient aussi des récepteurs, autant qu'ils sont des émetteurs ou énonciateurs, une idée qui résonne peut être avec la 'capacité négative' ('quand l'homme est capable d'être en incertitude'), mentionnée par Keats dans une lettre à son frère en 1817."
Shure et Paw
LBV a choisi la citation du texte de présentation qui cite, elle aussi. Car c'est le mouvement de Moyra Davey : son mouvement photographique, pourrait-on dire, puisque la photographie, étymologiquement écriture de lumière, produit ici la lecture. Moyra Davey, qui a aussi écrit -et notamment sur la photographie, là encore, autant comme productrice que comme lectrice--fait de ses sources l'éclairage du travail: la dernière image du parcours de l'exposition, Eisenstein est celle de livres dans une bibliothèque avec un rai de lumière qui les fait surgir de l'ombre. Mais pas seulement: ainsi dans la deuxième vidéo, My Necropolis, 2009, elle donne un texte à lire et à interpréter par ses proches: l'extrait d'une lettre de Walter Benjamin à Gershom Scholem (1931), son interlocuteur le plus au fait des sections de son immense bibliothèque, du rêve d'allier le regard de l’adulte et celui de l’enfant. Son enquête englobe des amies traductrices, des amies hilarantes mais aussi son fils et son compagnon, englobant aussi des vues de cimetières parisiens et des tombes en particulier. Celles-là référent à l'écriture, aux écrivain(e)s ou à la lecture...Avec le fameux motif funéraire du livre ouvert. Que fait Saint-Jérome dans l'atelier ? Il lit. Moyra Davey détaille, photographiquement, des vues (2003) d'un coin de plafond, d'un sol poussiéreux, genre sous le lit, d'une patte de chien sur des bouchons de salissures, d'un plafonnier, d'un haut parleur. L'appartement n'est pas seulement la chambre à soi, c'est un espace mental investi par des choses qu'on attendait pas, qui s'y sont déposées, et qui hantent, selon l'expression utilisée en Français par Walter Benjamin, "l'atelier qui chante et qui bavarde". On y entre de plain-chant, pardon, de plain-pied, dans le mouvement où l'art, tout d'un coup, devient beaucoup plus intéressant que l'art qui rend la vie plus intéressante que l'art.
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