Wednesday, November 17, 2010

Les vampires de l'Aubette



Photos: les reflets des décors peints du Ciné-Dancing (et leurs intéressants radiateurs et éclairages). Comme on sait, les oeuvres de Tino Sehgal ne souffrent aucun reflet photographique.

Une bonne occasion de revoir L’Aubette: du moins ce qui en reste, ce qui a pu être restitué de ce complexe sans pareil. Place Kléber à Strasbourg, l’œuvre commune de Sophie Taeuber-Arp, de Hans-Jean Arp et de Theo Van Doesburg, conçue en 1926 et terminée en 1928 (d’où son curieux nom actuel d’Aubette 1928) était destinée aux divertissements : Ciné-dancing, Cabaret-caveau, Bar américain, Foyer-bar, Salle des fêtes, « Five o’clock », salle de billard, Café-brasserie … Toutes ces dénominations un peu surrannées désignent des activités et suggèrent un découpage des temps de loisir ou une « composition », dirait Bruno Latour, qui témoignent des arts de vivre durant l’entre-deux guerres (où l’on pouvait donc, par exemple conjuger ciné et dancing…) L’Aubette, ainsi, désigne tout autant la pointe de la pointe d’une réalité du décor moderne (et pas seulement dans son imaginaire cinématographique, peint ou dessiné) que des façons de se mouvoir au sein de ce décor, d’être l’intérieur – et pas à l’extérieur, comme face à une image- et par là même, au-dedans du monde moderne.
Comment restituer ce passage des arts de vivre en arts vivants ? Tel est sans doute le (gros) souci de la directrice des Musées de Strasbourg, Joelle Pijeaudier. Car L’Aubette n’est certainement plus un lieu vivant. Son escalier (avec les marques: « Dames », « Messieurs » des toilettes, qui ne sont plus utilisables), le Ciné-dancing, la Salle des fêtes et le Foyer-Bar (respectivement de Sophie et Hans-Jean, de Van Doesburg et de Sophie Taeuber pour le dernier endroit) se visitent certes, à jour fixe. Mais les usages, les façons de se divertir, les gestes aussi ont été perdus, balayés avec la destruction du lieu, la guerre et les passages des différentes entreprises récupératrices. Maintenant, il est vide. Et plein. Les décors, leur géométrie, leurs aplats de couleurs, l’éclairage et le chauffage constituant la composition, en question, de ces artistes, il n’est évidemment pas possible de leur proposer de servir de support à une exposition traditionnelle, qui les (re)nierait massivement. Et donc, pour rendre l’Aubette un tant soi peu vivante, ont été appelés à son chevet des artistes vivants, particulièrement ceux d’entre eux ou elles qui viennent de ces disciplines (celles des « live-arts») ou dont les pratiques ne touchent pas au mur, faisant appel au son, à l’immatériel ou à la performance.
C’est d’ailleurs d’emblée là-dedans que nous fourre Tino Sehgal (Londres, 1976. Vit à Berlin). Dans la Salle des fêtes, s’immiscent devant chaque mur-décor des personnes qui resteront presque tout le temps de dos : face au mur sans s’y accrocher, comme s’il fallait d’emblée définir l’usage d’un « monument historique », en respectant cette distance et en la donnant à voir, ou plutôt à vivre. Ces personnes, pourtant, ne sont pas des œuvres, bien plutôt des véhicules d’une parole et d’une série d’attitudes. Qu’elles tombent doucement quand personne ne réagit, ou qu’elles appellent à réaliser d’abord en chuchotant puis en criant « the objective of this work is to become the object of a discussion » en compagnie des spectateurs, la chorégraphie opère, effectivement, une mise en mouvement, une animation des corps, dont la particularité est qu’ils sont tous là pour moi, pour toi, qui entre dans la pièce et qui n’a que ses sens pour garder ce qui se passe en mémoire, ou en faire son deuil, tant pis pour ce qui s’est passé.
L’objectif- celui que pose la phrase dite en chœur- nous semble plutôt ici de faire passer les corps-objets à l’état de sujet, lorsque chacune ou chacun prend la parole. (Chez Marian Goodman, l’an dernier, il se pouvait qu’on reconnaisse dans l’une ou l’autre de ces corps, telle ou tel juriste ou philosophe connus pour leurs inépuisables possibilités d’improvisation). Mais cette parole, qui donne une certaine autonomie aux performers parlant, semble-t-il, à leur guise, produit-elle une subjectivation ou une objectivation de l’usage de la Salle des fêtes?
En tout cas, elle rejoue le cadre abstrait/concret des lieux. Une deuxième occupation, celle du Ciné-dancing par un corps sans paroles, qui se déploie ou se contracte sur le sol comme un ver luisant au ralenti, donne, à la construction « en diamant » des carrés ou plutôt des reliefs colorés dynamisant sols et murs (+miroirs et lumières), le bio-morphisme qui l’accompagnait, peut-être, auparavant : celui des corps muets et cinématographiques, ou celui des danseuses et des danseurs, peut-être aussi, imaginons-le, agglutinés dans la danse de façon à former une forme monstrueuse et soudée à quatre jambes et deux dos. Mais surtout, elle souligne l’association entre l’abstraction et les corps, que le modernisme a peut-être égratigné mais que le féminisme, les études de genre ou queer ont fait sauter en pleine figure de l’histoire des arts.
En tout cas, dans le sous-sol de l’Aubette, le Cabaret-Caveau disparu, où régnaient autrefois des organismes sans organes, ces formes colorées ondulantes de Hans-Jean Arp, est réveillé par la choréographie plus élémentairement sexuelle proposée là.
Reste une troisième pièce, qui porte une parole incongrue et contractuellement actualisée tous les jours dans le Monument Historique. On n’en dira pas plus, d’autant qu’elle peut ne pas se remarquer. L’Aubette fonctionnera-t-elle ainsi ? « The objective (of this work) is to become the object of a discussion. »
Jusqu'au 23 décembre. Visites du mercredi au samedi de 14 à 18h. Place Kléber, Strasbourg, 0388 52 50 00. Tram : "Homme de Fer".

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