Moyra Davey, from Mailers, 2010. Digital C-print, timbres, étiquette, adhésif,encre.
@L'artiste et Murray Guy Gallery, NY.
(toutes les images de ce post)
Il y a deux choses qui absorbent LBV lorsqu'elle se déplace en train et lui font agréablement passer le temps du voyage, les divagations délicatement ornementales du désir et la concentration de l'écriture. Comme par hasard, ces deux vecteurs d'émotion sont également ultra-présents dans les trois expositions vues entre Bregenz (Autriche) et Bâle (Suisse); l'une des raisons pour lesquelles LBV, rejointe par Catherine à Zürich, a prolongé son déplacement studieux, passant respectivement à Genève et à Winterthur (la précision horlogère rejoint ici le moyen de locomotion).
On se souviendra longtemps de l'exposition magistrale de Roni Horn dans le vertical et pharaonesque musée de Bregenz, relue (et réciproquement) par celle de Felix Gonzalez-Torres à l'intérieur de la Fondation Beyeler de Riehen, elle-même un sublime réinvestissement des collections. Mais avant ça LBV a envie, dans le train du retour à Paris, de commencer sa révision des faits par la sidérante prestation de Moyra Davey, "Speaker Receiver" à la Kunsthalle de Bâle, laquelle aura permis de relire et de relier le tout. (http://www.kunsthallebasel.ch/exhibitions/current/93)
Moyra Davey Bird Songs 1999
Ce qui est extraordinaire, dans le travail de Moyra Davey, née en 1958 à Toronto, Canada, vivant à New York et qu'on a le bonheur d'avoir connue lors de sa résidence avec Jason Simon et Barney Davey Simon à Paris, c'est qu'elle rejoue complètement les grandes questions : qu'est-ce qu'un, ou plutôt une artiste à l'ère contemporaine. Quelles sont les conditions de son travail, une fois émises--et peut-être perdues-- les hypothèses que le privé est politique et le mental, physique. A quel titre produire ses sources, inclure ce qu'on aime et qui on aime? Comment faire mentir l'adage qui dit que l'art c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art? Tout cela et bien d'autres choses se trouvent discrètement mais fermement impliqués dans le travail de cette artiste, présenté sur tout l'étage de la Kunsthalle, avec sa grande salle classique et deux pièces annexes.
Moyra Davey, Copperhead 50, 1999
Dire qu'il se propose sous forme photographique et de deux videos ne sert pas à grand chose, sinon à signaler comme le dit Moyra Davey dans l'une de ses videos qu'elle fait de moins en moins de photos. Peut-être cette remarque est-elle une clef de lecture pour le premier et vaste espace, où sont présentés 18 installations d'images photographiques : d'abord (ou à la fin, selon l'orientation du tour qu'on y fait), 8 des désormais célèbres Copperheads, ces pièces d'un cent U.S. très agrandies (61x 48 cm). Le profil d'Abraham Lincoln, qui préside sur la face de la monnaie, y est abîmé, verdi, erodé, corrodé par l'usage quotidien qu'on en fait, ce passage de main en main et de poche en poche. Le portrait du roi-en l'occurrence, l'un des plus fameux présidents assassinés-- n'est plus roi lorsque le cuivre a remplacé l'or et qu'il sert à mesurer la plus petite unité, le bas de l'échelle, de l'argent américain --pourtant, les splendides variations de sa surface introduisent d'emblée à quelque chose d'un échange, lequel préside également à la lecture, c'est à dire aussi la transformation des images composant les trois oeuvres suivantes. Light ( ci-dessus) et Dust (ci-dessous)
Adressés à Adam Szymczyk, Kunsthalle,7 rue Steinenberg, Bâle les "plis" de la seconde pièce figurent des collecs de disques vinyle, un vieux clavier, une image sur ordi vue depuis un lit, un kiosque à journaux, des équipements musicaux du XXè siècle....
Un poster réunit l'image des envois postaux dépliés -et la trace des plis- dans la troisième pièce: ils ont été adressés, depuis la rue de Dunkerque à Paris, à Jacob King et Murray Guy; suit une adresse à New York. Envoi reçu: la figure poétique de l'adresse (je te parle, pour que tu m'écoutes mais ce seront d'autres, indéfinis, qui nous liront) trouve ici un chemin d'autant plus touchant qu'il recoupe à la fois les matériaux de l'art (il se trouve qu'on reçoit encore des invitations par la poste) et de la littérature épistolaire, en représentant un écart, temporel, géographique, intellectuel, etc. La tasse à café et sa soucoupe, objet de méditation de Godard dans Deux où trois choses que je sais d'elle, l'environnement du café parisien, les objets accumulés (un pavé servant de presse-papier), la carte et les cartes punaisées témoignent précisément d'un lieu émotionnel, fusionnant espace domestique et d'exposition avec "ce qui arrive" et les impondérables du temps.
Photogramme de Fifty Minutes
Justement. C'est bien ce que capturent les deux vidéos, l'une de 2006-7 et l'autre très récente, durant respectivement 50' et 32'. La première, Fifty Minutes, décrite comme autofiction, se déplie en séquences, munies chacune d'un titre (dust, the fridge, money-time, vulture-kyte et ce n'est pas une contrepêtrie...) où l'artiste, qui parle souvent directement à la caméra dont elle déclenche l'enregistrement; ce qui veut dire qu'elle lit aussi, se trompe, se reprend, oublie ce qu'elle a préparé, ses proches interviennent, elle performe, etc. Elle évoque à la fois sa psychanalyse qui lui fit parcourir New York 5 fois par semaine, sa fascination pour le "management" du frigidaire ou des livres, ses lectures, comme le livre de Vivian Gornick traitant du "Lire à l'âge de l'incertitude", le temps, la poussière, l'après 11 septembre dans la ville, la nostalgie comme distance ou "désir insatisfait", Hollis Frampton 1971, des fragments de textes annotés au crayon et lus, aussi. Barney, son fils, apparait et Jason, son compagnon, intervient, comme le chien assis, la bibliothèque pleine d'ouvrages empilés usagés, les photos ornant le frigo, les emballages qui le surplombent; mais aussi les photos qu'elle a faites, qui indexent tout ça et que tout ça indexe, un jeu joué ou qu'on rejouera à nouveau dans les autres salles... Comme le dit le curator Adam Szymczyk: "Les images tendent à établir une autre parité, plus fondamentale, que celle de la transmission et de la réception (...). Comme Kaja Silvermann le décrit dans son texte 'The Author as Receiver' ('October', 96,2001), (la notion de) transmission constitue une instance d'un ordre patriarcal et totalisant, alors que la réception est une possibilité productive dans les mains des artistes. Davey propose que les artistes soient aussi des récepteurs, autant qu'ils sont des émetteurs ou énonciateurs, une idée qui résonne peut être avec la 'capacité négative' ('quand l'homme est capable d'être en incertitude'), mentionnée par Keats dans une lettre à son frère en 1817."
Shure et Paw
LBV a choisi la citation du texte de présentation qui cite, elle aussi. Car c'est le mouvement de Moyra Davey : son mouvement photographique, pourrait-on dire, puisque la photographie, étymologiquement écriture de lumière, produit ici la lecture. Moyra Davey, qui a aussi écrit -et notamment sur la photographie, là encore, autant comme productrice que comme lectrice--fait de ses sources l'éclairage du travail: la dernière image du parcours de l'exposition, Eisenstein est celle de livres dans une bibliothèque avec un rai de lumière qui les fait surgir de l'ombre. Mais pas seulement: ainsi dans la deuxième vidéo, My Necropolis, 2009, elle donne un texte à lire et à interpréter par ses proches: l'extrait d'une lettre de Walter Benjamin à Gershom Scholem (1931), son interlocuteur le plus au fait des sections de son immense bibliothèque, du rêve d'allier le regard de l’adulte et celui de l’enfant. Son enquête englobe des amies traductrices, des amies hilarantes mais aussi son fils et son compagnon, englobant aussi des vues de cimetières parisiens et des tombes en particulier. Celles-là référent à l'écriture, aux écrivain(e)s ou à la lecture...Avec le fameux motif funéraire du livre ouvert. Que fait Saint-Jérome dans l'atelier ? Il lit. Moyra Davey détaille, photographiquement, des vues (2003) d'un coin de plafond, d'un sol poussiéreux, genre sous le lit, d'une patte de chien sur des bouchons de salissures, d'un plafonnier, d'un haut parleur. L'appartement n'est pas seulement la chambre à soi, c'est un espace mental investi par des choses qu'on attendait pas, qui s'y sont déposées, et qui hantent, selon l'expression utilisée en Français par Walter Benjamin, "l'atelier qui chante et qui bavarde". On y entre de plain-chant, pardon, de plain-pied, dans le mouvement où l'art, tout d'un coup, devient beaucoup plus intéressant que l'art qui rend la vie plus intéressante que l'art.










3 commentaires:
Merci pour ce magnifique parcours du travail de Moyra Davey. Une découverte.
Stéphane L.
Beau voyage... et beau texte... merci
Gilda G
La citation au creux de la citation, et encore en creux... John Keats écrivait donc à ses frères George et Tom à la fin de ce mois de décembre 1817, après une représentation de «Richard III»: «(...)& et j'ai été frappé tout d'un coup de la qualité essentielle d'un Homme d'Art accompli particulièrement en Littérature & que Shakespeare possédait à un degré énorme – je veux dire la «Capacité Négative», je veux dire celle de demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s'acharner à chercher le fait & la raison – (...)» Est-ce cela aussi la finesse nostalgique des photos posées dans la suspension d'un doute de Moyra Davey?
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