Sunday, July 25, 2010

Carole Roussopoulos: la vidéo "out" (*)


  (en haut : Monique Piton, dans Christiane et Monique (LipV); en dessous la première intervention du FHAR à une manif du 1er mai, dans Le F.H.A.R.)

Le coffret consacré à Carole Roussopoulos (1945-2009) est sorti. Outre son livret de textes, il contient un DVD de six films qui sont autant de moments jouissifs ou plutôt, qui montrent, chacun un format et une forme de jouissance c'est-à-dire un plan et un temps de parole libérés (en anglais: "empowerment"). A ce moment, quelqu'une trouve sa parole en direct et la donne en partage. Qu'il s'agisse de Jean Genêt répétant trois fois un texte qui mange et avale toutes les formes sociales pour faire mieux durer le combat d'Angela Davis ; de l'intarrissable militante du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, de ses copains, ou du rire hénissant d'un des participants à la réunion du FHAR à Vincennes; de Monique, puis de Monique et Christiane, deux "Lip" (l'usine en grève, qui a relancé la production de montres autogérée) articulant en direct ce que fait le féminisme aux luttes révolutionnaires et ce qu'il défait dans l'identité du travail ; de la lecture du SCUM Manifesto rythmée par la batterie de la machine à écrire (et les images de la télé en perspective) ;  ou, enfin de l'intervention situ-féministe qui dérègle à jamais toute notion d'une "représentation féminine au sein d'un gouvernement patriarcal quel qu'il soit. Elle ne peut qu'incarner la condition féminine, oscillant entre la nécessité de plaire (féminisation-Maso) et le désir d'accéder au pouvoir (masculinasation-Miso)". Autant de figures de libération, dans ces séquences où quelqu'un prend et trouve sa voix, où un visage surnage dans le grain des des signaux lumineux, proférant tout en délicatesse une formule cinglante : la video nous montre le processus et l'événement, ce qui se passe lorsque apparaissent ces sans-voix qui se mettent à dire le réel, ici caractérisé comme une parole en direct, live, vivante, brûlante. Ça balaye tout, cette prise du direct, ce chant des luttes qui est le champ ce l'image, qui figure sans recadrer, sans déléguer, sans représenter, sans être représentatif comme elles disent.  
Voilà ce qui caractérise, semble-t-il à LBV,  la pratique de Carole Roussopoulos : c'est qu'elle est complètement "out". Pas seulement parce que le premier collectif s'appelait Video Out. Mais parce que l'image video a vraiment fait son coming out, son front de libération : "durée des plans, mouvements de caméra, formes de discours, non montage: nouvelles mises en forme pour nouvelles formes de lutte" (Fargier). Il n'y a pas de libération des femmes, des homosexuels, des ouvrières, sans libération des images. La télévision ne nous représentera jamais, disent en gros, la bande des Insoumuses (Nadja  Ringart, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder) : vive la vidéo.  
Il parait qu'en france, Godard acheta le premier portapak (video portable) et Carole Roussopoulos avec Jean Genêt et Paul Roussopoulos, le second. C'est ainsi que l'histoire fait encore du deuxième sexe un second couteau. On s'en fout. Peut-être son usage second fut, finalement, plus radical. Car c'est du côté des Roussopoulos et pas de Godard, que sont morts les "Auteurs" et leur "fonction- hauteur". Ici, d'ailleurs il n'y a pas de film, pas de télévision. Ce n'est pas l'institution. La bande vit sa vie ouvertement. Sa durée et son mouvement sont déterminés par la parole de l'autre. Et par son regard, souvent fixé sur celle qui a posé la question et qui porte la caméra. Il n'y a pas de voix "off".  
Ni de voix de son maître. Ainsi Jean Genet, qui a demandé à Carole Roussopoulos de doubler la télévision, où il doit intervenir, et d'enregistrer tout, pour être sûr que son discours ne sera pas coupé: la video enregistre ainsi et montre, à la fois cette parole et ce discours, sa répétition dans ces trois occurrences, ces reprises qui s'enchaînent l'une à l'autre avec un peu d'attente, de temps de latence entre chaque prise (changement de "focus" télévisuel?), la concentration répétée de Genêt mais également l'équipe de télévision, ses procédures et sa technique, on voit même à la fin le micro de la télé dans le champ de la vidéo.
A Paris, en ce mois de juillet 2010, Taking Off, film de 1971 de Milos Forman  dépasse, de façon vertigineuse,  ce qu'on peut dire à toutes les installations ou jeux télévisés, qui ont eu pour sujet le thème du "casting". Avec le coffret de Carole Roussopoulos, ce sont aussi les conceptions récentes de la "reprise", du "renactment" qui trouvent ici un autre point de vue--ou plutôt une constellation, plurielle, de points de fuite.
(*): Camera Militante, Lutte de libération des années 1970 chez Metispresses.

2 commentaires:

Euterpe said...

Bon ben il me le faut. Passionnant billet.

Auteure anonyme said...

je me suis permise de reprendre une partie de votre billet sur mon blog
http://viols-par-inceste.blogspot.com/2010/07/7-le-beau-vice-carole-roussopoulos-la.html
Il est sourcé et en lien, mais si cela vous pose souci, je peux l'enlever. J'ai tourné avec Carole.
En tous les cas, merci pour cette présentation.