L'exposition s'appelle The Decapitation of Money.
Cela pourrait être une pièce de théâtre. Ou un roman. Un monde virtuel. Ou une exposition.
Un livret en donne la distribution : "The Decapitation of Money. Goldin+Senneby, avec Angus Cameron/géographe économiste, KD/auteur fictif, Anna Heymowska/scénographe, Johan Hjerpe/designer graphique." Il y deux chapitres, deux actes, deux salles : l'une est composé de notes et l'autre d'un épilogue.
Où est le corps?
Les notes sont datées du 23 mai 2010 et l'exposition a ouvert le 4 juin dernier. C'est du rapide.
Deux décors se succèdent à la Fondation Kadist. Le premier évoque la fin des années 1950, presque à la façon d'une agence de voyages. D'ailleurs, c'est la reproduction d'une tapisserie de Lurçat qui a tout de suite tapé dans l'oeil cynique du LBV-: elle accompagne deux vrais fauteuils et une vue photographique représentant un comptoir de bois, deux chaises et une table basse, et derrière tout ça, la tapisserie murale, en question. L'évocation se précise, celle du siège de la BCEN-Eurobank, fondée à Paris, avec pour actionnaire principal la Banque Centrale de Russie. La guerre froide n'a pas empêché l'argent de "se mettre à gauche", y compris venant de l'Est, d'ailleurs.
(ci-dessus/dessous) courtesy Kadist art foundation/Goldin+Senneby
La seconde salle est livrée au temps de l'invocation, plutôt que l'évocation: celle des années 1930, des mânes de Georges Bataille et de la société secrète Acéphale, ses réunions dans la forêt de Marly près de l'arbre foudroyé. Le côté "signes de piste" (sinon pine de sylphe) de ces réunions --où il s'agissait pourtant que Bataille se fasse couper la tête-- est redondé par la carte de la forêt de Marly stencilée au mur, dans le noir de la pièce traversée de sanglots électriques, pendant qu'une voix raconte l'épisode de la forêt de Marly
La promenade en compagnie d'Angus Cameron, 23 mai
C'est à Marly, en effet, que nous avions été après le séminaire à l'EHESS d'Angus Cameron, historien d'art passé du côté d'un département universitaire de géographie, notamment parce qu'il s'intéressait à la "xéno-monnaie" et à l'argent "offshore"-pour résumer brièvement son parcours.
La promenade d'Angus, porte-parole de Goldin + Senneby, est allée nous (pro)mener du côté d'Acéphale pour nous raconter la décapitation de l'argent : vers 1450, début de la monnaie virtuelle par l'adoption de la double-comptabilité ; révolution Française, après 1793, décapitation de Louis XVI, et d'un certain régime de souveraineté, abolition de la monnaie matérielle et fuite des lingots depuis Londres vers l'Europe continentale; suspension de la convertibilité, création d'une monnaie papier inconvertible; "Terreur" de la monnaie, peine de mort pour les nombreux faussaires... Une chaîne de conséquences menant jusqu'à l'année 1957, lorsque l'argent "part offshore": la crise de liquidités dans l'économie mondiale amène la Banque d'Angleterre à émettre des dollars US ("Eurodollars") sans référence à la réserve fédérale américaine ; à cause d'une particularité de la loi anglaise, ce qui ne provient pas du système US ne devient pas anglais et donc, cet argent ne va... nulle part. Il quitte tout espace régulé, c'est ce qu'on appelle "xenomoney", la monnaie imaginaire, sans tête.
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Dans le même temps, deux sociétés américaines sont autorisés par l'autorité de régulation des marchés à vendre un nouveau produit dérivé: un contrat à terme sur les futures productions hollywoodiennes. Acheteurs et vendeurs négocieraient le prix de chaque contrat sur ce nouveau marché avant la sortie du film, mais la valeur finale serait déterminée par les entrées en salles aux USA. Spéculation oblige, la crise des sub-primes peut se déplacer des barêmes immobiliers à ceux des images.
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Une exposition ouvre à Paris, une des étapes du du projet Headless de Goldin+Senneby, débutée en 2007 -semble-t-il- par son incorporation, comme 7000 autres sociétés, auprès du groupe Souverain (http://www.sovereigngroup.com/) qui s'est sans doute chargé de lui arranger, comme le dit Sovereign, "l'attribution de ses profits à une compagnie qui est sujette à peu ou zéro impôts".
Acéphale, Souverain....Sus à l'économie générale.
Un sentiment, vague, émane de l'exposition et c'est celui, qui n'est pas désagréable, d'une défection : car, on l'aura compris, ce ne sont ni les textes, ni les décors, ni les objets, ni les images, ni les séminaires, ni les conférences qui sont la proposition de Goldin+Senneby. Ou plutôt toutes ces choses sont opérées, de façon plus ou moins autonome, par des porte-paroles, des rédactrices et rédacteurs, des scénographes, des journalistes délégués, constituant à la fois les personnages et les agents (doubles), les membres dépareillés d'une production qui se voudrait sans tête. En tout cas, les procédures appliquées requièrent un certain niveau d'anonymat et de retrait pour se projeter au niveau d'abstraction requis, si l'on veut vraiment décrire, dans le champ de l'art et des expositions, l'économie dans laquelle notre monde baigne ou les processus économiques qui se font, depuis longtemps déjà, hors de notre portée.
De façon concomittante à l'écriture de ce post, les nouvelles tombent et s'intriquent à l'histoire narrée: nous en sommes ainsi lectrices, y compris les artistes Goldin +Senneby, qui assument également cette position, laissant les autres, le séminaire, la promenade, l'exposition, comme lieux d'un bénéfice secondaire, que l'on peut, temporairement, appeler du plaisir.





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