Saturday, June 19, 2010

Touché par "Contagious! ", l'exposition de Pauline Boudry/Renate Lorenz à Genève

C'est leur première rétrospective intégrale --comme on dit d'un cinéaste, et ici, si l'on prenait Jack Smith pour modèle*, alors intégrale voudrait dire interminable--et pourtant! l'exposition au Centre d'art contemporain Genève des quatre pièces majeures de Pauline Boudry et Renate Lorenz, "Contagieux! Rapport contre la normalité" s'ouvre par une oeuvre d'Henrik Olesen. Sur un cintre pendu sur le bouton de la porte d'entrée au 3è étage, un pantalon est suspendu. Si on manipule le cintre, le pantalon révèle une étiquette qui dit, peu ou prou : "je détesterais avoir l'air insistant,  mais pourriez vous me dire, s'il vous plaît, qui je suis?"


Que faire, en effet, de ce qu'on voit sans immédiatement classer, taxer, catégoriser, annexer? Cette interrogation est produite par l'exposition de Pauline Boudry/Renate Lorenz. Elle la fait remonter, non seulement au contenu mais au statut des images; à leur énoncé mais aussi leurs énonciations, à l'incertitude qui entoure également leurs modes ou modalités d'exposition.
Où situer, ainsi, ce champ de piquets de bois surmontés de plumes d'autruches noires et blanches?
Jusqu'à preuve du contraire, ce sont, ici des éléments d'une narration qui se déroule sur plusieurs salles d'exposition : la chevauchée fixe des Walkyries à plumes, renvoie à ce qu'on verra dans la salle suivante et encore dans une salle annexe où le film Salomania est projeté dans le noir. Mais avant, il y a des textes et des images, format carte de visite ou postale.  Ils sont encadrés séparément les uns et les autres. Tous racontent différentes occurrences de Salomé (avec accent aigu, la tragédie de Wilde ayant d'abord été écrite en français (1891)) . D'ailleurs, dans la continuité des images et des textes encadrés, un puzzle de Felix Gonzalez-Torres figure un fragment du tombeau de Wilde au Père-Lachaise, avec la mention Kurt, graffitée en lettres roses.  Felix Gonzalez-Torres, est, par ailleurs  présent aussi dans la ville de Genève, où l'on peut voir en passant cette merveilleuse affiche en noir et blanc représentant un lit défait, avec la marque de deux têtes qui plie les deux oreillers, conversion à l'ère du sida du mythe néoclassique de la fille de Dibutade et de la création du dessin (= imaginé comme l'empreinte des contours de l'être aimé, en train de partir) Mais revenons à Salomania.
       Wu Ingrid Tsang et Yvonne Rainer dans Salomania
Tel est l'énoncé d'une danse, qui fit fureur au début du XXè siècle, inspirée par la danse des sept voiles d'une Salomé à l'occasion incarnée par Oscar Wilde .
Deux cadres côte à côte montrent cette même image et jettent immédiatement le trouble dans ce redoublement . Car non seulement Wilde se serait habillé en Salomé, mais en plus, un livre de Marjorie Garver sur l'histoire du "cross dressing" aurait montré que ce n'était pas Wilde qui aurait posé pour la photographie (ci-dessus) !!!!! LBV aurait-elle l'esprit d'escalier? Pas assez, en l'occurrence.
 Car on y voit également Loie Fuller, Alla Nazimova et Aida Overton Walker en danseuses à voile et à vapeur (peut-être à voile seulement, d'ailleurs)_ La belle Aida, on la retrouvera dans Contagious, une autre installation. Pour l'instant, retournons à Alla.
Le film Salomania mobilise nos chères Yvonne Rainer et Wu Ingrid Tsang (non que Werner Hirsch/ Antonia Baer, également très mobilisé chez Pauline et Renate ne soit pas un chouchou, aussi!). Il fonctionne suivant deux logiques : l'une latérale, constitue un axe de transmission où par exemple, Yvonne Rainer "passe" son Solo de Valda (dans Lifes of Performers, son propre passage au matériau film) qu'elle enseigne à Wu Ingrid Tsang. La seconde fonctionne par superposition, où la "reprise" par Wu Ingrid en Salomé et celle d'Yvonne en Hérode fonctionnent comme des figures sur fond de film original d'Alla Nazimova, actrice et réalisatrice Hollywoodienne en 1923. Ces figures sont en quelque sorte des incrustations...
 
Incrustations : Lorenz/Boudry à Genève

Ce qui nous amène à Contagious! l'installation la plus récente montrée pour la première fois à Genève. Dans le même élan, on se retrouve à prendre le thé qu'un gardien vous offre depuis un samovar installé sur une table et des bancs en praticables, provenant semble-t-il du chantier préalable aux expositions.; à contourner la colonne travestie en cocotier (ou est-ce le contraire?) par l'artiste Judith Hopf; à (se) regarder une photo de miroir (Metropolitan Museum) de Zoe Leonard. La recherche, la production, le "curating", voire le "catering" ne sont pas dissociés.
Une série d'images encadrées superpose des archives de la Salpêtrière et de la bibliothèque de l'Arsenal (Paris): où l'iconographie de la "danse épileptique"est mise en relation avec celle de la maladie mentale, deux paratextes en formes de corps convulsés à la généralisation technologique de l'électricité dans le Paris, ville lumière du tournant du XIX-XXè siècle.
                                                           Jane, jambe en l'air
Jane Avril, aussi patiente de Charcot, Aida Walker, la danseuse noire, Toulouse-Lautrec en travesti ou Eugénie Fougère, dite Foufou, toutes étiquettées "bizarres" donnent la réplique à l'étoile, Polaire, soi-disant créatrice de la danse en question et qui tint à le faire savoir : "Pour moi, dès mon début, je fis tout de suite ces gestes exaspérés qui m'ont toujours été propres ; […] Rejetant ma tête en arrière, je chantais, en quelque sorte, avec mes cheveux battant au vent, avec mes narines frémissantes, avec mes poings crispés…". 
Leurs contorsions, jambes en l'air, langue tirée, leur danse à côté de la plaque (photographique) est mise en rapport avec les célèbres photos d'hystériques prises par Charcot -il y aurait eu d'ailleurs à Paris, un Bal des hystériques (on demande à voir). 
Dans une autre salle d'exposition, où se trouvent deux écrans (l'autre est consacré à N.O. Body, 2008), on peut voir la réplique ambiance club de cette superposition: Contagious, 2010. Sous les regards d'un auditoire silencieux, fermé, passif mais néanmoins très performatif question genres, Vaginal Creme Davis minaude en Aida Walker (laquelle importa à Paris le cake-walk, danse de rétorsion et de reversion des esclaves à leurs maîtres) et Arantxa Martinez en Polaire hispanique (ci-dessus) , tousse, s'interrompt, esquisse un cancan avant de tirer la langue et de pousser la chansonnette d'Ouvrard (1932) : "j'ai la rate qui s'dilate, j'ai le foie qu'est pas droit ....Ah mon dieu qu'c'est embêtant d'être toujours patraque...".
L'idée d'une contagion prévalait sur d'autres modes de relationnalité moins pathogènes : entre danseuse et malade, entre malade et chorégraphe -- voire comme le craignaient les psychiatres (et ne le craignent-ils pas toujours?) entre malade et médecin. N'est-ce pas ce préside d'ailleurs à une version toujours actuelle aussi de l'homophobie? C'est aussi ce qui fit se recouper criminologie et épidémiologie, mesures de prophylaxie sanitaire et dispositifs de répression pénale, avec son chariot d'établissements de réclusion et d’isolement, dont le caractère clos devait permettre de tenir à distance le mal.
Ce sont ainsi ces phénomènes d'exceptions, que l'exposition rapporte dans son champ et dont elle interroge, à la fois, l'histoire. Décrire un phénomène contagieux, c’est à la fois dire qu’un individu en contamine un autre et dire que ces individus ne sont que les relais de quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas. On peut décider de contaminer quelqu’un, mais non d’être contagieux et c'est la seconde idée qui préside à l'organisation de l'exposition elle même, sa relation avec les visteuses/rs, et, bien sûr, la façon dont les images s'y frottent sans qu’un contact immédiat soit nécessaire pour la transmission.
On parle ici d'images, texte compris: les légendes déterritorialisées, désarticulées des photos, sont encadrés et exposées comme elles. En tant qu'archives? Notes? Documentation? Iconographie? Installation? Jusqu'où va chacune des pièces de l'exposition? On le voit, la contagion est ici une figure littérale mais aussi métaphorique qui donne à l'exposition sa dimension potentielle.
Ce flux des images montre à quel point elles agissent sur les corps (on pense aux textes majeurs d'Allan Sekula, toujours pas traduits!!!!!) ainsi que sur ceux ou celles qui les regardent, comme elles déteignent sur les films présentés, contagieux à leur tour, dans une torsion infinie, réciproque qui constitue l'exposition et son public éphémères. Pauline Boudry et Renate Lorenz inoculent la problématique de la citation à l'intérieur de toute interrogation sur l'image exposée, qui réfère à une archive en même temps qu'elle produit le présent, on pourrait dire la vitalité de l'exposition.

* A propos d'image-vie, Diedrich Diederichsen, lui même exposé aux flux de Normal Love (1963-...) pendant son exposé a conféré sur la pratique interminable de Jack Smith, le vendredi 11 juin, lendemain du vernissage, à l'invitation des artistes (ainsi qu'une une projection de films organisée par Karin Michalski ). Son argument a tout simplement consisté à appliquer la théorie queer aux Livres I, II, III  (+ les brouillons du Livre IV sur l'histoire de la plus-value) du Kapital de Karl Marx.
L'idée est qu'après Flaming Creatures et jusqu'à sa mort en 1989, Jack Smith n'aurait plus jamais définitivement terminé un film, réorganisant en permanence son matériau dans une suite de performances "live"durant parfois plusieurs jours (et rendant cinglé tout spectateur bien intentionné). Ce refus de jamais finir... en marchandise était commun à nombre d'artistes des 70's mais, comme l'a montré Diedrich Diederichsen et c'est là sa torsion queer, Smith a tout simplement procédé à une inversion des principes de l'économie capitaliste, intitulée "Landlordism" par l'artiste: résistant contre "l'économie temporelle de la production culturelle", Smith aurait certes jeté la marchandise, mais gardé le fétichisme (cf. l'émission de télé réalisée en 1974 par Birgit Hein, où Smith au zoo de Cologne, coiffé de plumes d'autruche et allumant les animaux, discourt et ravage en même temps le colonialisme structurel des forces du marché qui construisent le monde de l'art.
C'est aussi traiter de la question de l'exotisme, que d'intégrer dans la contagion des images, ce corps étranger irrépressible qui a affirmé la suspension de toute résolution comme vecteur d'une économie libidinale où l'on se perdrait, débordé/e par l'intempestif. 
"Pour la psychologie sociale de la Belle Époque, le collectif constitué par contagion peut être une foule. Ses membres, interchangeables, y sont mus par des émotions fédératrices et engagés les uns avec les autres dans des contacts physiques propres à accélérer des phénomènes de contagion dont le caractère imprévisible et irrationnel a souvent été perçu comme potentiellement destructeur pour l’ordre social. Ces entités collectives sont également à l’origine de publics, entendus comme des rassemblements indéfiniment extensibles".  Mais dans notre présent, où les phénomènes des "réseaux sociaux" et leur viralité interrogent également furieusement la sphère publique, ce mode de la contagion pourrait bien s'acoller à l'association éphémère d’individus, la diffusion de certaines pensées et de certaines émotions contemporaines, que Michael Warner a décrites comme "counter-publics”: formations sociales développées en opposition aux discours et aux intérêts de la sphère publique officielle (cf aussi à ce sujet : http://eipcp.net/transversal/0605/sheikh/fr). Et si"Contagieux!",  l'exposition  se voulait la répétition (au sens, aussi où elle inverse et indétermine le temps de la représentation) de ces formes affectives de communautés? C'est en cela, aussi, que cette exposition nous a touchées.

"CONTAGIEUX !" PAULINE BOUDRY  & RENATE LORENZ jusqu'au 15.08.2010
Centre d'Art Contemporain - Genève  Rue des Vieux-Grenadiers 10  CH-1205 Genève http://www.centre.ch





1 commentaires:

Anonymous said...

Pour et à propos de Felix G.T. qui influe l'Europe depuis Bruxelle jusqu'à Genève, jusqu'à Bâle, et puis encore après jusqu'à Francfort (pas Paris!)... N'est-ce pas l'une des qualités (au sens de propriété physique) de l'être aimé(e) que de disparaître sans contours, sans détours, sans retours, sans recours.