Monday, May 31, 2010

Re faire: Rineke Dijkstra.

                                     Ruth drawing Picasso, Tate Liverpool, 2009
                                              @Rineke Dijkstra/Marian Goodman

Une petite fille est prête à devenir l'Esther Gorintin du monde anglo-saxon; on s'en souvient, Esther Gorintin s'était révélée à l'âge de 86 ans, dans le casting du film Voyage d'Emmanuel Finkiel. Après, elle s'était prise au jeu et jusqu'à sa mort cette année, presque à 97 ans, elle avait enchainé les rôles.  C'est une petite fille, ici, qui déchire l'écran: Ruth, la petite fille rousse aux bottes Hug.  "Image pensive" dans le film de Rineke Dijsktra, Ruth, assise par terre (sur le sol d'un musée que redouble celui de la galerie), dessine ce qu'elle voit, complètement absorbée par sa tâche, regardant légèrement au-dessus de nous, puis son bloc, et ainsi de suite. Dans ces actions renouvelées,  il s'agit de copier quelque chose:  Ruth est parfaite, du début à la fin d'une sorte de partition, où elle se distrait puis se reconcentre, jusqu'à ce qu'elle trace probablement la graphie d'une signature-- on n'en saura rien, car bien sûr son dessin n'est jamais rendu visible. Pour qui s'intéresse aux actions de "deuxième main", au "re" de l'art contemporain, on ne peut faire démonstration plus émouvante.
Il faut ajouter que cette vision solitaire est contrebalancée, lorsque le projecteur s'éteint, par un choeur qui s'allume à son tour sur trois écrans, où d'ailleurs cette petite fille figure. Un choeur bruissant alors que le son, dans le cas de  Ruth, est entièrement concentré dans le crissement d'un crayon. Ce sont des filles et des garçons, en uniforme scolaire à l'anglaise, qui regardent et discourent de quelque chose- une oeuvre, un tableau, Picasso, la Femme qui Pleure, 1937, Tate Liverpool-- qui se trouve à côté de nous, de notre côté mais pas tout à fait à la place de la caméra et qu'on ne voit jamais. La Femme qui Pleure n'est pas l'objet de cette oeuvre, d'ailleurs, qui s'attache bien plutôt à décrire l'effet qu'elle fait sur cette classe d'enfants réunis devant elle.
Comme chez Bergman, où l'on voyait les enfants écouter la Flûte Enchantée, on est ici dans une situation d'écoute des regards, où l'on écoute effectivement ce que ces enfants en uniforme disent de ce qu'ils voient et comment ils voient. Une oeuvre d'imagination recouvre l'oeuvre réelle, lui donne sens et devenir. Ces enfants n'en font ni trop, ni pas assez. Ils parlent, l'un après l'autre, l'un avec l'autre et s'entraînent collectivement dans leurs commentaires. Pourquoi cette femme pleure-t-elle? A-t-elle perdu quelqu'un, est elle seule, sa belle-mère lui a-t-elle envoyé une lettre lui disant "c'est toi la prochaine", pleure-t-elle des larmes de joie, a-t-elle reçu une voiture de sport pour son anniversaire....
Les commentaires passent d'une estimation terrible voire terrifiante du sujet du tableau, à l'appréciation contraire, du malheur au bonheur, du cauchemar à l'anniversaire. Le découpage à l'image suit cette orchestration en plusieurs mouvements, où des vagues chorales s'enchaînent à des solos.


                                                  The weeping woman, Tate Liverpool, 2009 (stills)

Ca n'a rien à voir mais on pense aussi à Pialat, c'est-à-dire à la volonté de ne pas avoir un "regard sur" l'enfance par exemple, et d'offrir par l'anonymat de ce regard, une égalité des chances à chacun des protagonistes. Relayée par la sûreté du montage, Dijkstra parvient à persuader de la continuité d'une action qui se poursuit jusqu'à ce que les coudes des enfants s'appuient successivement l'un sur l'épaule de l'autre, les reliant collectivement à l'image. 
                                         

                                              stills from The Krazyhouse, Liverpool, UK

On avait tellement aimé cette installation de Rineke Dijkstra qu'on avait un peu oublié de prendre le temps pour aller regarder au sous-sol de la galerie Marian Goodman les quatre écrans formant The Krazyhouse, Liverpool, UK (Megan, Simon, Nicky, Philip, Dee). Il a donc fallu faire retour à la galerie et pour voir et revoir ces cinq adolescents, un peu plus grands que nature et coupés à mi- corps sur l'écran. Chacun après l'autre, successivement, danse solitairement en musique devant un mur blanc. L'écran s'éclaire pendant le temps de leur "routine"--leur manière de danser, qui les identifie chacun chacune tout en ressemblant à d'autres, déjà vues-- laquelle s'effectue frontalement devant nos yeux, sans montrer les pieds exécutant les mouvements. Contrairement à d'autres travaux en boîte (de nuit), le White Cube construit par Dijkstra isole ici des corps et des visages selon une logique qui n'a pas vraiment à voir avec celle du casting mais beaucoup plus avec celle de l'exposition.  Et pourtant, on s'identifie à leur émotion, portée par la musique choisie par ces jeunes gens et aux motions qui se répètent indéfiniment jusqu'à ce que la musique s'arrête et qu'elle éteigne l'image.

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