Spiral Lands, Chapter 1
Andrea Geyer, Angel Vergara, Alexander Kluge. Jusqu'au 19 juin (13 rue du Chantier 1000 Bruxelles. http://www.argosarts.org)
A l'affiche du centre art&media Argos, à Bruxelles, trois expositions ne se déshabillent que s'il y a du texte!-- et du texte, il y en a et même beaucoup... Même lorsqu'il s'agit d'images d'archives. Elles ne se présentent pas seules: leurs conditions d'énonciation, le discours que telle ou telle peut tenir sont interrogés sans relâche. Ce sont trois expositions "chorales", en quelque sorte, agissant sur la multiplicité des voix mais où le lien même qu'elles pourraient entretenir l'une avec l'autre est englouti par cette polyphonie. De sorte qu'on se prend à se demander si le motif de réunir à Argos Andrea, Angel et Alexander ne tient tout simplement pas à leur connivence alphabétique; et pourquoi pas?
Spiral Lands chapter 3
On avait déjà pu voir la première partie du Spiral Lands d'Andrea Geyer, à la dernière Documenta de Kassel. Argos consacre tout son rez-de chaussée à déplier cette vaste recherche, laquelle, pour ce qui concerne LBV (qui ne connait pas l'intégralité du travail de cette artiste) prend la suite du travail d'Andrea Geyer sur Audrey Munson la "reine des ateliers d'artistes newyorkais".
Andrea Geyer fait partie de ces artistes dont le travail met en jeu la présentation publique d'une recherche. Celle-ci a fait son point de départ (ou d'arrivée, c'est selon) des lieux de la Nation Navajo et des indiens Pueblos dans le Sud-Ouest américain, pour engager une réflexion complexe sur l'identité nationale. Le projet a commencé en un temps (2004) où un " patriot act" pouvait déchoir de ses droits, emprisonner ou expulser toute personne soupçonnée de terrorisme (mais ceci a-t-il réellement pris fin aux Etats-Unis?). Et le moins qu'on puisse dire, selon la voix(e) qu'on choisit de montrer, c'est que cette identité américaine apparaît clivée; le travail d'Andrea Geyer consistant plutôt a additionner ces voix, ces revendications de la terre et de justice ou ces constructions de soi hétérogènes pour les faire résonner dans des sites déserts, allant jusqu'à y inscrire, aussi, les voix autorisées, universitaires, militantes, poétiques ou savantes, non exemptes d'idéologie.
Comme le dit tout haut cette voix (encore une!) qu'on entend, tout au bout de l'exposition, dans une salle de classe déserte où défile un slide-show : "J'aurais voulu commencer cette contribution par une citation de... Jimmie Durham... parce qu'elle aurait d'emblée situé ce texte dans le juste camp. Si j'y ai renoncé, c'est parce qu'un de nos problèmes essentiels aux USA, que nous soyons indien, blanc, noir ou quoi que ce soit d'autre, est notre tendance à détourner les yeux de notre réalité..."
Ainsi commence le 2è des trois chapitres présentés à Bruxelles. Le premier aligne latéralement des séries de photos noir et blanc par diptyques (et deux triptyques). Chaque élément encadré montre côte à côte deux vues, plus contigües que contradictoires, d'un même site : des broussailles, un rocher, de la terre, des collines, parfois des inscriptions. Loin du système du 'champ contre-champ" et plutôt du côté d'une vision binoculaire, ces images (qui feraient presque penser LBV au travail de Philippe Thomas) inscrivent immédiatement un questionnement sur leur énonciation et le système de représentation dans lequel elles s'insèrent. A côté, dans le même cadre, deux fiches de textes en petit caractères (faut se rapprocher) additionnent les citations contradictoires, un matériel scientifique et vocal provenant de tous les "camps" +plus celle d'un narrateur explorateur et descripteur des lieux.
Les notes, abondamment commentées au-delà des références aux sources, sont distribuées en version papier, comme celles du chapitre 2 (la conférence, le cours...), imprimées en allemand et en anglais, de façon à poursuivre, en spirale, leur chemin dans l'univers des visiteurs.
Au milieu du vaisseau Argos, une salle plus petite et colorée de vert propose le 3è chapitre : là s'élabore la collaboration de Geyer avec l'auteur Simon J.Ortiz; après avoir parcouru le Sud-Ouest américain ensemble, comme base de travail, ils échangent images et lettres-poèmes: des extraits de celles-ci ont été imprimées en blanc par dessus le verre qui encadre les photos, de sorte que les unes ne touchent pas les autres, mais sont indissociables cependant.
Jeannine Tang, qui signe le texte inclus dans la brochure proposée par Argos (laquelle contient aussi un texte de Geyer) évoque longuement les temporalités non linéaires (cf. Untimeliness and Punctuality, de Wendy Brown) et les stratégies d'hospitalité que met en oeuvre Andrea Geyer, où l'alliée comme le dit Spivak, devrait "désapprendre soigneusement, minutieusement, nos privilèges comme une perte".
Au premier étage d'Argos, par ailleurs une formidable médiathèque, se trouve l'exposition d'Angel Vergara (que LBV n'a pas pris le temps de regarder vraiment) . Il a produit une sorte de méditation picturale et filmique (oui, à la fois!!) intitulée : "Lundi: Feu d'artifice; Mardi: illuminations; Mercredi: Révolution", selon une affiche apparue juste avant la révolution belge de septembre 1830. Encore l'identité nationale. Sur sept écrans, des images contextualisent la formation politique, sociale, culturelle de l'identité via sa monarchie (et sa fragilité constante, actualité oblige!). Elles concernent notamment la phynance, Marx à Bruxelles, la création des musées royaux de Belgique, le passage des artistes du romantisme au réalisme...,mâtinées d'extraits des années 1960 et 1980 et par des reconstitutions du genre "tableau vivant". Les images sont partiellement et peu à peu recouvertes de touches de peinture, dont l'apposition est elle-même filmée, comme elle l'aurait été chez Namuth ou Clouzot ou dans la Pluie de Broodthaers.
Au même étage la salle de cinéma est ici réservée aux récentes productions d'Alexander Kluge, salué il y a longtemps comme le Godard allemand, pour un cinéma de "Phantasie", qui avait pris ses distances avec la forme "dialectique" de montage d'Eisenstein (Kluge avait repris le projet de "filmer le Capital") ... Dans sa visite tronquée, LBV aura quand même pu voir ses "films-minute", condensations express de found-footage, qu'il s'agisse de Parsifal ou de Vertov/Eisenstein. Est aussi présenté, par exemple, Celui qui toujours espère meurt en chantant, récit à propos d'un certain Antoine Billot, qui aurait résisté à une collision avec un train, une inondation et une chute depuis un avion mais qui devra quand même mourir, présenté sur fonds graphique, mélangeant les documents filmés, les fictions documentaires, les images d'Epinal.
En tout, le programme propose une remise à jour sur un réalisateur prolifique depuis le manifeste d'Oberhausen en 1962, par ailleurs réalisateur de télévision et écrivain couvert de prix (ex: Prix Adorno 2009, Prix Büchner 2003)-- un cinéaste-écrivain dont l'oeuvre offre, selon W. G. Sebald, « la description détaillée de l'organisation sociale du malheur ».





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