Tuesday, March 09, 2010

Annemarie Schwarzenbach, quand ses articles prenaient position


Outre la première exposition rétrospective à Lisbonne de Joana Vasconcelos (sur laquelle reviendra lbv), le Museu collecçao Berardo propose une "Annemarie Schwarzenbach (1908-42) Autoportraits du Monde". Le titre de l'exposition sied à cette si belle personne qualifiée, par Roger Martin du Gard, d'"ange inconsolable", qui fut également une travailleuse et une anti-nazie inconsolable : l'écrivaine-voyageuse morphinomane Suisse à la silhouette de dandy dégingandé, l'amie d'Erika et Klaus Mann (avec lesquels elle finança une revue pour contrer le fascisme) et de Carson McCullers, qui tomba raide. Le titre signale aussi que son visage fit la Une de quelques magazines illustrés pour lesquelles elle travailla et qu'il fut aussi un objet d'attention pour des photographes comme Marianne Breslauer (ci-dessous).

Le prétexte à cette exposition est qu'Annemarie Schwarzenbach passa par Lisbonne en 1941-42, soit en pleine dictature, qui lui apparut d'ailleurs comme un filtre contre la puissance destructive du nazisme, dans un lien précaire et ambigu tracé avec la Suisse et sa supposée neutralité... Mais avant, l'écrivaine et photographe avait traversé Berlin, l'Espagne, la Turquie, la Syrie, l'Irak, la Palestine, l'URSS, la Finlande, l'Iran (elle se maria avec le secrétaire d'ambassade français Claude Clarac, et elle y séjourna de nombreuses fois) parcouru les Etats-Unis et l'Afghanistan, poussé jusqu'en Inde,  New York (avant d'être expulsée), le Portugal, le Congo, le Maroc....et la Suisse, l'Engadine où elle mourut, comme le veut l'histoire, d'un accident de bicyclette à l'âge de 34 ans.
L'exposition présente en cinq sections ce feu énervé du voyage, tel qu'il est vécu par une Européenne de l'entre-deux guerres et réfléchi par ses articles et ses photographies (les uns n'allant pas sans les autres) : les motifs du colonialisme, des totalitarismes, de la pauvreté, du nationalisme, de l'orientalisme y sont pris en compte. L'une des commissaires et auteure dans le catalogue, Emilia Tavares, note que les images de Schwarzenbach ne se veulent jamais définitives, mais sont bien plutôt l'expression d'une errance continue, dans l'angoisse de ce qui va venir (" La maison brûle inutile de se répéter la même chose. Elle brûle, nous en souffrons, toute l'humanité en souffrira ", 1933)
Cette expérience de l'image vient d'abord des Etats-Unis, où elle prend contact avec les photographes de la FSA (Farm Security Administration), et d'où elle emporte le désir de donner une histoire à ceux qui n'en sont pas les héros- une visée qu'elle porte ou apporte aux gens d'Autriche après l'Anschluss. Elle photographie les parades, les postures, la manipulation, la pauvreté.

Les voyages entrepris en Orient avec la genevoise Ella Maillart (1938 et 39, ci-dessus, qui voulait ainsi la sortir de la toxicomanie), apparaissent aussi comme une section forte. D'autant que cette dernière commente ici un film rescapé -- du moins les quelques rushes rescapés d'un film, dont elle recompose après coup la narration. On y entend la vie des exploratrices : ("nous avons voyagé seules, sans boy ni chauffeur, et même sans gentleman. Nous n’avions emporté ni bouteilles de bière fraîche ni armes à feu, nous comprenions à peine quelques bribes de persan. Nous avions également renoncé à prendre un interprète. Jamais on ne nous a demandé un passeport, jamais on ne nous a réclamé les papiers de notre Ford immatriculée dans les Grisons. On n’a pas vérifié le montant de nos devises et on ne nous a pas fait payer de taxe pour un poste de radio qui ne fonctionnait d’ailleurs plus depuis longtemps. Certes, dans un trou complètement perdu, on s’est renseigné pour savoir si nous n’étions pas originaires du Japon, mais ça n’était vraiment pas méchant." Schwarzenbach, Où est la terre des Promesses? 1939-40 ) Les burkas des femmes, dont elle détaille l'état de "peur" permanente, les bouddhas de Bamiyan (dont les derniers furent décapités au temps des Talibans) ne sont pas les seules attractions pour un regard qui évite toute monumentalité . Le point de vue d'Annemarie Schwarzenbach représente plutôt des fragments que du grandiose et la vie nomade à tout bout de champ--histoire aussi de défaire les clichés sur une position monomane de l'Orient contre la figure, contre lesquels témoigne la bonne volonté de celles et ceux qui apparaissent à l'image.  On dit, encore dans le catalogue, à quel point chez Annemarie Schwarzenbach: "l'Orient n'est pas l'autre (...) Elle ne le décrit pas comme quelque chose d'étrange. Elle, intérieurement distante à elle-même, découvrit la même étrangeté dans ses destinations (de voyage)". Ce qui ne se retrouve pas dans ses photos d'Afrique, plus conventionnelles.

Jean-Pierre Thibaudat a lyriquement écrit sur ses textes de voyageuse, où elle fait parler des personnages comme autant d'alter ego éparpillés, alliant la magie des noms de lieux où elle passe et   son "oscillation entre l'Europe et l'Orient, l'engagement et la fuite, le descriptif et l'introspectif, les hommes et les femmes (qu'elle préférait), une oscillation dont sa figure indécise est comme le précipité." 
Au delà des grands tirages accrochés aux cimaises, l'exposition permet de préférer la vision des magazines de l'époque ou des planches contacts utilisées par la photographe: ses petites images étant collées avec ses textes, ses titres, ses légendes, tout écrit à la main. Où le montage prend le pas sur l'autonomie des images et des mots. C'est là où réside le grand intérêt de cette présentation, laquelle voudrait se départir un peu de la fascination qu'exerce (y compris dans ce post) le visage d'Annemarie Schwarzenbach, pour la déplacer vers ses productions, qui, suivant le beau titre de Georges Didi-Huberman (qui n'a pas écrit sur elle), "prennent position".

http://museuberardo.pt/

1 commentaires:

Emma said...

Ah, Annemarie, merci.