Sunday, February 21, 2010

"Tout ça, mon coeur, sera à toi un jour" (1) : Charlotte Posenenske au Palais de Tokyo

Déjà pendant la dernière Documenta, à Kassel, les constructions modulaires mais aussi les reliefs métalliques peints de Charlotte Posenenske, trouaient l'espace par leur radicalité- rétrospectivement s'entend, puisque l'artiste (née en 1930) est morte en 1985.
L'exposition au Palais de Tokyo est appelée rétrospective et, même si elle s'insère dans une série de monographies intitulées Pergola, elle permet, au moins, de reconsidérer l'histoire culturelle des années 1960  avec les éradications et les effacements et aussi les retraits volontaires qui y ont pris place.
Alors, allons-y. Née en Allemagne, ayant vécu cachée sous le Nazisme  alors que son père s'était suicidé, elle étudia l'art après-guerre avec Willi Baumeister et découvrit en même temps l'art moderne, Cézanne et Mondrian-- comme le montrent ses premiers travaux, où, dit-on, elle était cependant bien moins intéressée par l'expression de soi que ses collègues masculins et s'appliquait à préserver l'anonymat de ses matériaux, ne signait pas, etc. Ses Streifenbilder (tableaux de bandes, 1965) concentrent la volonté de peintre autrement, mécaniquement. Sur des supports métalliques, elle pulvérise non seulement des couleurs primaires, mais également du vert du violet, de l'orange, etc. Au P de T, on voit également, ses reliefs peints monochromes, comme Plastisches Bild (ci-dessus, 1966): une feuille de métal peinte en blanc et pliée en croix. Le métal est peint sur ses deux faces. Utilisant des lettres capitales pour désigner les séquences de son travail sur le modèle de la production rationnalisée, ses Reliefs, Series A-C, 1967  composent des objets autonomes (ainsi, une pyramide laquée de gris, avec les effets optiques qui découlent du relief et de son éclairage, ci-dessous); mais ceux-ci constituent également des éléments syntaxiques dans leur exposition, des séquences sur les murs. Une série de reliefs monochromes (ci-dessous) est répétée très haut, au Palais de Tokyo.

La série Vierkantrohre Series D et W, (Tubes carrés, 1967 ci-dessus) fait de 4 ou 6 éléments standardisés de carton, qui peuvent être vissés dans différentes combinaisons, ressemble à des conduits de ventilation. Au Palais de Tokyo, ces plomberies ponctuent deux salles, scandant dans la seconde (ci-dessus, dr.) un mur entier et le sol qui va avec, de façon répétitive, qui les montre "assises" dos au mur (ce fut aussi le cas au marché central de Francfort, en 1968). L'arrangement n'est pas le sien. Mais c'est Posenenske elle-même qui appelle ce genre de "reconstitution sans original". Elle a en effet conçu ces sculptures comme des modèles qui pouvaient être adaptés à l'espace disponible. Même leur assemblage, dans un sens ou un autre et composant une forme ou une autre- couchée assise, debout, suspendue..- est laissée au bon vouloir du contexte (c'était le cas à Dusseldorf chez Konrad Fischer en 1967, où elle exposait avec Hanne Darboven)--ouvertes à la reproduction, au repositionnement, à la transformation et la participation. A Kassel, l'un de ses Tubes carrés planait au-dessus de la pièce et de la danse de Trisha Brown. Cet aspect conceptuel, qui inclut la variabilité des objets, l'inclusion d'une situation spéctifique, d'un contexte social, d'une critique institutionnelle, devient également l'objet d'une réactivation.
Dans la revue Palais/ sont d'ailleurs présentées quelques photographies, étonnantes, de ces tubes en situation. Par exemple, conçues en en colonnes ou cheminées fabriquant un couloir, où passe un caddie avec quelqu'un qui le pousse, comme dans un train (c'est à la Deutsche Bank de Francfort). Une autre image les montre entassés comme des valises sous le fuselage d'un avion. Dans une soirée de vernissage, en 1967 (l'expo s'appelait : Tout cela, mon coeur sera à toi un jour) un garçon en blouse de travail fumant la pipe en porte un par-dessus la tête; au marché de Francfort, vide, des jeunes personnes en jean les manipulent, sans que l'on identifie le travail--la performance-- en cours.
Poussant jusqu'à son stade ultime la notion d'art concret, les "Drehflugel" (voilures pivotantes), Series E, 1967-68, sont cubes de contreplaqué non traité, qui sont assemblés de façon à ce que leurs côtés fassent porte ouverte ou fermée, offrant leur précarité aux remaniements nécessaires ou désirés durant l'exposition (photo ici à Kassel). Le caractère constructif de ces pièces contient leur déconstruction, la défection des hiérarchies en termes de formes et de matériaux, mais surtout en termes de production industrielle et culturelle.
Car le travail de Posenenske affiche une volonté politique, qui va peut-être plus loin que ses collègues de l'art Minimal, vidant l'oeuvre de ses "qualités", déléguant non la fabrication mais l'agencement et l'exposition de ses travaux; l'artiste devient comme pourvoyeur/se  de ou du matériel, sans avoir  à être présent/e lors de la réalisation, c'est à dire : laissant l'exposition à discrétion.
De plus en plus, Posenenske a affiché son indifférence à l'égard de l'identification artistique de ses travaux. Elle s'arrête de travailler en tant qu'artiste en 1968--c'est à dire de croire au potentiel de l'art dans les interactions sociales. Elle se tourne d'ailleurs vers les sciences sociales et jusqu'à sa mort en 1985, se spécialise dans la sociologie du travail.
Elle refuse alors de visiter toute exposition ou de montrer son travail.

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