Friday, February 19, 2010

Imitation of Life: "la fabrique des images" au musée du Quai Branly




 Sossa Dede, L'homme-requin, vs. 1890 (Dahomey). musée du Quai Branly

On ne sait ce que planifie Jean Nouvel à Abu Dhabi mais, décidément, son musée du Quai Branly est une cata. Surtout l'espace d'exposition à l'étage, là où sont proposées--ou plutôt défendues, dans tous les sens du terme-- des manifestations d'anthropologie à thème et à texte. On rêve immédiatement du White Cube ici remplacé par l'esthétique d'un hotel de luxe. Le côté mezzanine (où le plafond est toujours trop proche du sol, comme l'a souligné le dernier roman de Bayon), la sinuosité des configurations, l'impossibilité de trouver le moindre mur qui se respecte,  le côté plombant de l'éclairage... tout ça cause handicap avant même d'y placer un objet.
Là, c'est Philippe Descola, titulaire de la chaire d'anthropologie de la nature au Collège de France (pour écouter ses cours http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/anthrop/audio_video.jsp), qui s'y est collé. Il est parti d'hypothèses parallèles à celles Alfred Gell, selon laquelle toute figuration est une stratégie, c'est à dire une opération, universellement pratiquée, par laquelle un objet matériel est investi d'une puissance d'agir  ("agency"), socialement définie à la suite d’une action de façonnage, d’aménagement, d’ornementation ou de mise en situation. Le travail "de toute une vie" de Philippe Descola a consisté à appliquer sa théorie anthropologique, laquelle pose que les "diverses manières d’organiser l’expérience du monde, individuelle et collective, peuvent être ramenées à un nombre réduit de "modes d’identification": soit quatre "formules ontologiques"
Sa Fabrique des Images (="ce qui ne se voit pas d'emblée dans une image") est un parcours en quatre couleurs (fléchées, des cartels aux cimaises ) manifestant quatre sections, correspondant à ces quatre formules, qui arrivent après une introduction les mélangeant : 1) marron glacé, « continuités morales, discontinuités physiques, un monde animé » pour  l’animisme. 2) jaune foncé « discontinuités morales, continuités physiques, un monde objectif » pour le naturalisme. 3) bleu canard «continuités morales, continuités physiques, un monde subdivisé » pour le totémisme. 4) orange rosé « discontinuités morales, discontinuités physiques, un monde enchevêtré » à l’analogisme. Z'avez pigé? Une 5e section supplémentaire fait la critique des faux-amis, des ressemblances formelles ou iconographiques occidentales.
Ces systèmes de qualités ont chacun des mondes de référence. Pour l'animisme, disons Amazonie, nord de l’Amérique du Nord, Sibérie, certaines parties de l’Asie du sud-est et de la Mélanésie. Pour le naturalisme, parlons Europe et occident à partir de l'âge classique. Le totémisme s'applique d'abord à l’Australie des Aborigènes enfin l'ontologie analogiste, qui appelle des réseaux de correspondances entre éléments discontinus, trouve ses illustrations en Chine et Orient, en Europe de la Renaissance, en Afrique de l’Ouest, chez les communautés indiennes des Andes et de Méso-amérique...

Dans un monde animé, on trouve par exemple ce masque ma'betisek de Malaisie (1976) où l'humain se transforme en animal et réciproquement, selon le point de vue. Une vitrine est chargée de coiffes à plumes est chargée de montrer la transformation, chez les indiens d'Amazonie, du corps en image animale, où les ajouts de duvet,  dents, os, griffes, becs, qui ne fonctionnent pas seulement comme décoration mais comme emprunts d'aptitude. Mieux, le grand masque de la danse de l’homme « en forme d’oiseau » chez des Kaluli de Nouvelle-Guinée, s'approprie la vision même de l'animal, en se présentant depuis l'interiorité de l'animal qui regarde, non de l'humain qui (se) représente.


Le Louvre a prêté des oeuvres (dont ce double portrait aux coiffures insensés--détail) et les Arts et métiers, par exemple, un singe musicien, automate du XVIIIè siècle. Une grande partie de ce corpus peint ou sculpté est présenté sous vitrine comme un objet (cf détail). Quand les oeuvres ne sont pas disponibles, ce sont des fac-similés qui sont exposés -- comme s'ils n'étaient pas des documents.
Plus homogène que les autres (et sans vitrines), la partie totémisme montre les peintures de rêve--rêve du feu (ici, détail) rêve des larves---des Yolngu (Terre d'Arnhem du nord-est, Australie)  figurant à la fois des récits d'événements et leur site, relatant le trajet suivi par les êtres du Rêve (cf. les travaux de Barbara Glowczewski . http://www.archivesaudiovisuelles.fr/949/home.asp)
Quant au "monde enchevêtré" de l'analogisme, qui ne fusionne rien et incite à la recherche de correspondances pour organiser entre elles les singularités, par exemple entre microcosme et macrocosme (on pense au jardin à l'anglaise tel que l'avait étudié Balthrusaitis, par exemple)

il propose d'entrer dans l'univers figuratif de José Benitez Sanchez, qui défend la cosmologie Huichol de Wixaritari (ci-dessus), aussi bien que de regarder une vitrine de poupées kachina, un bâton divinité des îles Cook, une massue des îles Marquises, ou des grandes photos reproduisant les muraux à Dakar de la confrérie des Mourides (cf.http://www.flickr.com/photos/tjhaslam/336643730/)
Une fois suivi ce parcours, que faire de cette démonstration? D'une part, c'est formidable  de voir réalisées des expositions qui suivent le discours, la pensée, les observations -- en l'occurrence, du spécialiste des Indiens Jivaro d'Amazonie qu'est Philippe Descola (son épouse Anne-Christine Taylor dirige à Branly les départements de la recherche et de l’enseignement). Beaucoup de pièces exposées sont magnifiques,  d'autant plus magnifiques --on l'espère-- que le jugement esthétique est lié, moins à la création qu'à son acte (qui mobilise des savoirs-faire), aussi bien qu'à la pertinence de ces objets dans l'exposition. Mais c'est là où aussi le bât blesse dans ce décodage généralisé aux artefacts du monde entier. Peut-être dans l'essentialisation, par ces objets qui la matérialisent, d'une catégorisation, à laquelle sans doute échappent (du moins à l'occidentale bornée qu'est lbv) bien des contre-cultures et des pulsions négatives...
Une cinquième partie (5 sens, 5 continents, etc.) révèle justement la part un peu plus polémique d'une telle exposition, puisqu'elle y convie à la méfiance des ressemblances formelles. Attention : l'homme Manpower, qui mesure, n'est pas celui qui s'inscrit, analogique, dans le cosmos. Le buste d'ancêtre n'est pas le portrait sculpté et un paysage chinois n'a rien à voir avec un paysage hollandais...On voit ainsi l'usage qu'on pourrait en faire dans une critique de bien des accrochages. Mais là, il s'agirait peut être de défaire l'image, plus que de la faire.




1 commentaires:

Anonymous said...

J'ai trouvé l'exposition passionnante. Autant pédagogue qu'intéressante... 4 visions du monde à travers les images, les sociétés. Sublime. Je me permets de mettre le lien d'un article de La Boite à Sorties sur cette expo :

http://www.laboiteasorties.com/2010/02/le-monde-en-images-au-musee-du-quai-branly/