Wednesday, January 13, 2010

De l'usage du vêtement : Christian Boltanski versus Zoe Leonard, une comparaison.


Au Grand Palais de Paris, Christian Boltanski a installé, derrière un mur de boîtes de métal rouillé (l'une de ses marques de fabrique) des rangées de vêtements, disposés sur le sol en carrés réguliers, alternant avec des allées où l'on peut passer, dans un champ qui suit une disposition régulière. L'architecture au sol fait penser, pour aller vite, à quelque colonie pénitentiaire, d'autant que chacun de ces compartiments de vêtements étalés est éclairé par un tube fluorescent et entouré du "tchouk tchouk" d'un train de battements de coeur sonorisés. Voilà pour l'occupation des bras de ce qui ressemble à une gigantesque église à verrière (ne parle-t-on pas de la "Nef" du Grand Palais, accouplant architecture religieuse et palais républicain d'exposition ?) et d'une installation-- d'un chemin-- en trois étapes.  L'autel, dans ce bâtiment cultuel, c'est à dire  là où se passe l'action, est constitué d'une montagne de vêtements amassés. Cette décharge est offerte à la pince d'une grue, qui telle une petite main venue du haut, pioche, ramasse, soulève et laisse tomber. Les vêtements ici, étalés ou regroupés, sont prévus pour "faire penser" à quelque chose, "chose" à laquelle ils offrent une représentation symbolique. Nous sommes dans le domaine de la transcendance. 



Les vêtements, aussi, sont présents dans l'ensemble de plus de 400 photographies auquel Zoe Leonard s'est consacrée pendant dix ans, sous le titre d'Analogue. Ils sont souvent accrochés ou suspendus dans leur vitrine, au sein de la muséographie urbaine marchande du XXè siècle, dans un parallèle historique et critique avec les développements de la photographie analogique. De ces installations dans la ville, l'artiste présente la précarité; cet état du magasin, de l'échoppe du tailleur, du marché semble voué à la transformation au XXIè siècle, dans le même temps que s'ouvre l'ère du numérique (à ce propos, lire d'urgence l'ouvrage de Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue).
Souvent, ces vêtements portent un genre: "fille" ou "garçon" et la photographie rend parfois cruellement visibles les normes et les identités sociales. Et puis, ces vêtements suivent un parcours quasiment métabolique, puisque s'y opère une série de recyclages, du neuf à l'usé au ravaudé, pour s'exposer sur des marchés de plus en plus lointains du monde global. L'appareil photographique de Zoe Leonard a suivi les paquets de vêtements passant de l'Amérique aux Amériques, à l'est de l'Europe, en Ouganda, où ils figurent à nouveau dans des configurations marchandes particulières. Ce trajet, ces expositions successives d'une chemise, d'une paire de chaussure, d'une télévision, ne doit pas grand chose à la main d'un grand architecte, mais bien plutôt aux manières d’employer les produits imposés par un ordre économique dominant.

4 commentaires:

Anonymous said...

Mais peut-être que les travaux de ces deux artistes ne sont pas si antagonistes... D'un côté, une transcendance que vous ne voulez pas nommer (comme, peut-être mi-sérieux, mi-ironique Boltanski a appelé «le doigt de Dieu», mais l'arbitraire d'un État totalitaire), ou un universalisme que vous ne voulez pas ou plus concevoir, et de l'autre, un matérialisme qui suit les flux économiques des marchandises, en l'occurrence de ces vêtements (métaphores des hommes et des femmes). Pas antagonistes, parce que, au bout du compte ou tous comptes faits, dans un état libéral totalitaire qui instaure la colonie pénitentiaire, les genres sont niés, amassés, entassés ou si scientifiquement agencés comme dans l'installation de Boltanski.
ps. les battements de cœur ont aussi un genre. Boltanski dit qu'ils sont suédois. Devant l'horreur étatique et économique, qu'est-que cela change-t-il?

Anonymous said...

Beau rapprochement Elisabeth; cela m'amène, par association, à la série "Corps du sol" de Patrick Tosani vue hier dans le catalogue d'exposition "Reflexio" (Porto Alegre - 2009)...

Anonymous said...

Et Louise Bourgeois au GrandPalais, z'y ont pas pensé, hein ??!! Elle qui travaille sur les demeures...

Plutôt que cette "rétrospective" rabougrie et début de siècle qu'ILS nous ont infligé à Pompidoche

Beaucoup plus d'espace aux expos monographiques-installations des FEMMES ARTISTES ça serait trop LEUR demander ??!! (suivez mes regards)

F RANCE (cf A. Messager, La Force de l'Art One)

Anonymous said...

Je souligne aussi ce rapprochement pertinent, sans le "versus" car j'aurais tendance à rejoindre le commentaire de "Anonymous said 1". Mais je n'ai pas encore vu l'installation de CB. Je me souviens d'Analogue à la Documenta 12, un des meilleurs souvenirs.
A priori donc, ce rapprochement me porte à proximité de chez moi, Paris-Belleville où les chiffonniers, à force d'être déplacés stratégiquement, occupent depuis quelques semaines le plateau latéral nord de la place du Général Ingold, reformulation en panoptique et outragée d’un espace métaphysique de di Chirico. Le matin, les vêtements restés à l'abandon (rebus non transportables ? restes d'une fuite sauvage ?) sont entassés autour des arbres parfaitement alignés et rangés ; parfois la petite camionnette de la ville de Paris vient ramasser. Comme une compression en temps réel de ce qui se joue dans ces deux propositions.

Stéphane L.