(Le groupe de Bloomsbury; et une vue de l'exposition, section "La Maison")

La boutique de l’exposition est très bien et son cadre général —la merveilleuse Piscine de Roubaix—superbe. Une fois dites ces gentillesses -qui sont aussi des méchancetés- qu’est-ce que nous évoque Conversation Anglaise : le Groupe de Bloomsbury ? Un beau sujet. Celui d’une communauté à part d'homosexuels, féministes et pacifistes vivant en bonne intelligence au début du XXè siècle, et qui va établir un contexte « domestique » n’obéissant pas exactement à la norme familiale hétérosexuelle et aux secrets de famille qui la contre-collent. « Nous sommes juste sauvages, étranges, innocents, naturels, excentriques et industrieux, plus qu’on ne saurait le dire », écrit Virginia Woolf (en 1930).
Et d'abord, Bloomsbury (du nom du quartier éponyme Londonien) ? Ce n'était pas un cercle d’hommes, ni une colonie de peintres (comme Die Brücke, même si en 1911 Roger Fry, Vanessa Bell et Duncan Grant travaillèrent ensemble sur les mêmes sujets), ni un mouvement, ni une confrérie, même si beaucoup venaient de Cambridge ("the Apostles"). C'est plutôt un projet de "civilité" ou de civilisation, une culture d’amitié, de conversations et plus si affinités sexuelles, où se retrouvent un économiste comme John Maynard Keynes, des critiques d’art comme Roger Fry ou Clive Bell, le biographe Lytton Stratchey (frère de James, traducteur de la Standard Edition de Freud), des écrivaines et peintres comme Virginia Woolf, sa sœur Vanessa Bell et Duncan Grant, le romancier E.M. Forster, Leonard Woolf, éditeur et critique, plus des passants, comme le sculpteur Henri Gaudier-Brezka ou la mécène Ottoline Morrell… Tous ces intellectuel/le/s, soucieux de choisir leur vie et non la subir, font, plus ou moins l’objet de portraits, sculptés et plus souvent peints, exposés en deuxième section de l’exposition, laquelle ne souscrit pas à l’ordre chronologique et présente des aventures plus ou moins simultanées. 

(Duncan Grant, Le Tub, 1911 et Vanessa Bell, Virginia Woolf)
La première partie, toutefois, compile les liens, qu’opère Roger Fry dans son esthétique avec ce qu’il appelle le « post impressionnisme » Français, qu’il expose 2 fois in London. D’où la présence de beaux échantillons – Cézanne, Matisse, Picasso, ceux du musée de Villeneuve D’Ascq encore fermé—où s’intègrent l’extraordinaire Tub de Duncan Grant, le gris « Morandi » de Vanessa Bell, un étonnant Nu à Contre-jour de Marquet ou la fougue dissolvante de Walter Sickert, sans compter la version « Cabinet D’Amateur » d'un tableau de 1912 (coll. musée d'Orsay) où Vanessa Bell fait apparaître l'un des Luxe et l’Atelier Rouge de Matisse. La voie est tracée.
(un tableau de Duncan Grant et détail d'un coffre des Omega Workshops)
La poutre maîtresse de l’exposition est "La Maison", un plan en 3D, évoqué par des praticables-cimaises colorés et des références écrites à même la scène du parcours (« room », « studio » … ). Elle rappelle qu’en 1916, parce que Duncan Grant son mari et David Garnett, l’amant de celui-ci, étaient objecteurs de conscience soumis à un service civil dans une ferme, Vanessa Bell s’installa à Charleston, et qu’ils se mirent ensemble à décorer leur maison/jardin. Meubles peints, peintures, céramiques, textiles « associent domesticité et progressisme » …On y voit clairement inscrites des références aux lieux de sociabilité homosexuels (Baigneurs au bord de l'étang, 1920, ci dessus) où l’on prend la pose. Forster, Stratchey, Keynes, Grant, entre autres gays de Bloomsbury sont influencés par Wilde, connaissent les cercles d’ « Aesthetes » et font même la connaissance de Magnus Hirschfeld. Mais surtout, selon l’historien d’art gay Christopher Reed, même le critique d’art Roger Fry prend de Wilde ce qu’on ne retient guère : une base philosophique pour la notion de "sub-culture"(d'underground) et une critique de l’autorité de l’auteur, qui ne sont peut-être pas sans incidence avec la théorie formaliste de l’art que Fry est l’un des premiers à poser.
Omega Workshops
Cela n’est pas dans l’exposition, plutôt portée sur la sensibilité d’un "modernisme éloigné" (valeur dont La Piscine de Roubaix clame être porteuse), incarnée par les Omega Workshops. Entre 1913 et 19, sous l’impulsion de Roger Fry ( qui salaria tout de suite Vanessa Bell et Duncan Grant) se créa à Londres, Fitzroy Square, une firme alliant boutique+ ateliers +coopérative, qui aurait été inspirée par notre Martine parisienne créée par Paul Poiret; l’Institut Courtauld en conserve aujourd’hui les archives. Trois magnifiques Collages abstraits, 1915, deux de Duncan Grant et un de Vanessa Bell (malgré le caractère collectif et anonyme de l’entreprise) ouvrent cette section. Passons sur les grès. Les échantillons de tissus marquent par leur « flou » technique qui ne décide guère entre fait main et industrialisation, car l'objectif est de reproduire avec succès couleurs et traits qui paraîtront spontanés une fois appliqués ou imprimés; ainsi les hachures, les « accidents », auxquels Roger Fry se fixe. Internationaliste artistiquement mais aussi politiquement, Omega devient, pendant la guerre, un lieu de « civilisation », c’est à dire de désobéissance civile, produisant (en parallèle et contraste avec Dada Zürich) nombre de danses ou de baigneurs en paravents, de marionettes (influence de Gordon Craig), de théâtre et de costumes- une activité que Duncan Grant poursuit d'ailleurs après la fin d’Omega. Ainsi ce tablier-bustier féminin utilisé par le même Duncan Grant pour devenir Danseuse espagnole et les projets, par exemple pour Pelléas et Mélisande ( mise en scène de Copeau au Garrick Theater de NY en 1917), ou ceux, non réalisés pour Saul de Gide. Nina Hammett, qui participe à Omera, prolongera cette culture de la performance à Montparnasse, où elle s’établit.


Barbara Bagenal + Duncan Grant et Duncan Grant en Mélisande
Dernière section moins exposable, celle de la Hogarth Press de Leonard et Virginia Woolf qui démarre en 1917, et imprime, en sus de leurs textes, Katharine Mansfield, TS Eliot, Rilke, Isherwood, Stein, HG Wells, Freud… Sauf Joyce, donc, qui transporta Outre-Manche son Ulysses chez Sylvia Beach puis Adrienne Monnier.
Plutôt que finir sur les photographies couleur encadrées de la maison de Charleston vue façon fiche-conseil chez Elle-Déco, il faut se déplacer de l'autre côté de La Piscine et suivre les déclinaisons décoratives, en papier peint, coussins, ombrelles, et mobilier de Marc Camille Chaimowicz (déjà vues à la Secession de Vienne et à Triple V de Dijon), qui reprend depuis 1984 le "vocabulaire" de Bloomsbury pour mieux poser à nouveau l'attachement de Roger Fry, aux "variations accidentelles". Dans notre monde numérique de copier/coller et d'allographie généralisée, ce jeu n'est pas à négliger. Jusqu'au 28 février.
à lire (conseillé par T.L.) : Christopher Reed, Bloomsbury Rooms: Modernism, Subculture, and Domesticity, Bard Center, 2004 (on l'attend pour compte-rendu)
lire aussi : l'essai de C.Reed sur Bloomsbury, Wilde et Pater in Gay and Lesbian studies in art history, Routledge, 1994.
Enfin: Beyond Bloomsbury, Designs of the Omega Workshops, 1913-19, The Courtauld, 2009






2 commentaires:
Et puis, on recommandera, également, la lecture de la biographie de Roger Fry par Virginia Woolf. Où l'auteur d'«Orlando» et des «Vagues» se fait avec fluidité et acuité une remarquable critique d'art... Et comprendre ce à côté de quoi est passée cette exposition française autour des artistes du groupe de Bloomsbury.
Tant qu'on y est,on lira aussi "The Bloomsbury Fraction" de Raymond Williams et sa critique du classisme et du sexisme.
Post a Comment