
Ce qu'il y a d'extraordinaire, dans la série américaine
Mad Men, alors que nous arrivons presque au bout des dvd de la deuxième saison (tristesse, tristesse, bouh, bouh!), c'est, outre son vérisme genre "reconstitution de l'année 1960 et 1961" et outre le plaisir d'y voir tout le monde fumer et picoler, ainsi que de déguster une bande son aux petits oignons, le flot de références iconographiques, sonores et textuelles qui y sont convoquées. Mad Men est une série "d'après 1960", qui reconnait ce qu'on a pu dire, écrire et lire dans, mais aussi à propos des années 1960, et notamment depuis qu'elles sont passées. Les auteur(e)s d'ailleurs, ont réuni une documentation serrée, non pour construire un décor mais pour nourrir leurs dialogues d'histoire contemporaine, du féminisme, des textes d'anthropologie urbaine, des réflexions sur les media, etc.
On a à la fois, dans un plan, l'image et son commentaire, la performance et le cliché, l'illusion et son avenir. Témoin, le désormais traditionnel zoom arrière qui clot certains épisodes: un cadre plus large qui reconnait le décor, le praticable, la mise en scène. Les clins d'oeil sont nombreux à des logos, des slogans- ça se passe dans le monde d'une agence de publicité— ayant eu un destin quasiment historique ; de même, des images— Rothko, les mass media — qui faisaient alors débat et qui sont devenues représentatives de la modernité sont ici en représentation et rappellent alors quels étaient les arguments du débat.
Hitchcock ou Minelli sont convoqués, Todd Haynes aussi. On y lit, ainsi, toute l'oppression des classes moyennes américaine en pleine rage d'ascension sociale, à l'orée des années Kennedy. On y voit non seulement l'évolution de la consommation, le pouvoir masculin qui s'exprime par tous les pores médiatiques, non seulement la condition des femmes, celles qui travaillent ou celles qui sont confinées dans leur maison de banlieue mais aussi ce qui ne se dit pas : la question raciale et la question sexuelle. Les silences, les ellipses sont les plus intéressants.
Ainsi, par exemple (du moins jusqu'ici) le personnage du directeur artistique d'origine italienne
Salvatore Romano (il n'est pas sur la photo ci-dessus) bellâtre sur-fringué, supposé tombeur de dames et aux manières juste un peu trop affectées pour ne pas lire le discours sous-jacent. Ce monsieur est en train de se débattre avec d'autres penchants, qui le rendent incroyablement fragile et intéressant dans son propre intérêt machiste pour ses collègues de bureau. Lorsqu' un client, lui franchement pédé, l'invite à diner et fait une ouverture, il refuse, avec une phrase énigmatique. Le problème n'est pas qu'il se "révèle" gay et fasse son coming out dans un futur épisode, c'est plutôt ce qu'on voit et qui ne se voit pas de sa mélancolie et de sa souffrance, comme à celle qu'il inflige à ses petites amies. On y voit, comme dit Judith Butler, "« comment l’identification hétérosexuelle a lieu
non pas à travers le refus de s’identifier comme homosexuel mais
à travers l’identification à une homosexualité abjecte, qui doit pour ainsi dire ne jamais se manifester" (in
Ces corps qui comptent, trad 2009, "Identification fantasmatique et assomption du sexe")
C'est ça qui est vraiment réussi aussi, dans
Mad Men : cette impossibilité largement partagée par à peu près tous les personnages de dire, de se dire la vérité--qui ne sont rien d'autre que ces identifications abjectes qui ne se permettent pas d'être énoncées--- comme leur résistance au procès d'objectivation visuelle qui rayerait, en quelque sorte le disque du passé.