LBV tient à célébrer la 4è et dernière édition de la rétrospective photographique de Zoe Leonard. Celle-là se tient au MuMOK de Vienne. Avant, il y a eu le Fotomuseum de Winterthur, le Musée Reina Sofia de Madrid et la Pinacotek der Moderne à Munich. LBV a suivi trois d’entre ces expositions.
D’abord, un petit point de méthode. Si cette rétrospective a pu se faire dans ce temps—ou qu’en d’autres termes, elle a pris son temps : trois ans- c’est que l’artiste, qui avait accepté après qu’on eut tenté de la convaincre du contraire (une rétrospective à « mid-carreer », c’est une fin de carrière, etc). a tenu à la faire selon ses propres termes. Cela veut dire, en participant activement au choix des images et en faisant l’installation avec le ou la commissaire, non pas en arrivant trois jours avant le vernissage . Le livre-catalogue (auquel LBV a eu l’honneur de participer) a été produit le premier, figurant toutes les photos de l’artiste mais choisissant aussi d’inclure d’autres travaux sculpturaux et installations (des écorces de fruits cousues, des arbres reconstruits, des empilements de valises, des bataillons de poupées usagées) : c’est à partir du livre que les expositions ont pu se servir, comme dans une corne d'abondance. Enfin but not least, elle a réussi ce tour de force de n’avoir à puiser que dans son propre fonds d’images. Zoe Leonard, qui a presque toujours fait ses propres tirages, a en effet gardé un exemplaire de chaque photographie (ou l’a tirée à nouveau pour cette occasion, grâce à l’aide de sa galeriste Gisela Capitain), ce qui a permis –sauf dans un cas majeur---de ne pas avoir à demander de prêts, ou le moins possible, afin d’accrocher dans chaque lieu les images voulues et non celles auxquelles les collectionneurs, publics ou privés, auraient accordé l'autorisation de voyager, en mettant plus ou moins de restrictions quant au temps passé au dehors et autres conditions d'exposition.
Cela paraît clair à Vienne, où, par exemple, figure une image (la série sur la chasse, autrefois exposée au Centre national de la Photographie), où apparaîssent des mentions écrites, signalant qu’elle est un tirage de travail. Mais surtout, la récapitulation des quatre (ou trois pour LBV) étapes précédentes permet une analyse différencielle. Si à Madrid on percevait la relation d’empathie entre Zoe Leonard et Lynne Cooke, la commissaire de l’exposition, qui exposaient les œuvres à la ville et à sa lumière, et si à Winterthur, on aura réalisé rétrospectivement que l’artiste et Urs Stahel, le directeur du musée de photo, avaient tenu à produire quelque chose comme un flux continu depuis les premières images, celles qui avaient moins circulé et étaient moins connues (nuages vu depuis des hublots, vues de villes depuis le haut, cartes de ville, rails, corridas, une sorte d’indexation permanente d'une orientation dans le réel), à Vienne, la prise est semble-t-il un peu plus analytique.
L’exposition se passe dans tous les espaces du sous-sol, un White Cube éclairé froidement depuis le plafond, sans ombres : le musée d’art moderne, dans toute son artificialité productive. Et ce qui ressort dans ce contexte, c’est précisément à quel point Zoe Leonard s’écarte de tout esthétisme de l’image, pour cingler la violence à l’œuvre dans l’emprise culturelle, sinon dans l’entreprise culturelle; et ce, où qu’elle soit, au musée d’histoire naturelle, sur le trottoir, devant chez elle ou très loin.Comme toujours, les photos, de taille souvent modeste, sont posées au mur sous une plaque de verre et fixés au plus simple, sans cadre ni marie-louise, à une hauteur remarquablement basse.
Cette stratégie esthétique, Zoe Leonard en fixe les prémices avec ses images de nuages vus depuis et avec le hublot d’un avion,. Elle est autodidacte, elle a quitté le lycée, n’a pas suivi d’études spécialisées en art : ce sont, selon elle, les premières images qui lui ont permis de comprendre qu’il n’y avait pas de monde matériel sans que celui-ci la comprenne et porte cette compréhension de soi littéralement comme « son cadre ». D’où l’inclusion dans l’image, non seulement des marques imprimées par l’appareil photo (celles du flash, par exemple) mais aussi de tout l’emballage, hublots, fenêtres, vitres des musées, vitrines des magasins.
De ces images datent également la conscience d’un temps photographique qui peut s’étirer démesurément entre le moment de la prise de vues et celui du tirage. Cette dernière opération n’arrive qu’avec un certain nombre de liens tirés conceptuellement entre l’image et d’autres représentations, voire d’autres questionnements. Tirer l’image, en quelque sorte, c’est faire l’histoire comme le voulait Walter Benjamin, à partir du présent.
L’engagement, très tôt, au sein d’Act up à New York (et au sein du collectif lesbien Fierce Pussy) se lit dans les photographies, lesquelles s’efforcent de montrer ce qu’on ne veut pas voir= ce qu’on cache et ceux qu’on cache dans la société occidentale américaine Reaganienne et post. Ainsi est exposée ici, de la façon dont l’artiste l’a voulue, la pièce intitulée Preserved Head of a Bearded Woman (Musée Orfila, Paris), 1991. Cette violence de source inconnue infligée à une tête décapitée ornée d’un col en dentelles, toute rabougrie sans doute pour des raisons de conservation et dont l’histoire (sans doute aussi atroce, de son vivant) demeure également cachée, Zoe Leonard a voulu la renverser en cinq images d’une tête agrandie aux dimensions de la nôtre, et pour une fois accrochées exactement à hauteur d’un échange de regards: ce, pour qu’elle nous regarde autant que nous la regardons. (suite à venir).
Tuesday, December 08, 2009
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