Monday, December 14, 2009

Studiolo d'Eva Hesse.


Les photos : Eva Hesse Studiowork, 1968, Courtesy of University of California, Berkeley Art Museum & Pacific Film Archive.

Eva Hesse: Studiowork: Londres, Camden arts center, jusqu'au 7 mars.
http://www.camdenartscentre.org/exhibitions/?id=100746





Après la rétrospective Zoe Leonard, passée par la Suisse, l'Espagne, l'Allemagne et l'Autriche, LBV constate qu'une autre exposition majeure ne passera par aucun musée en France et encourage ainsi à voyager : celle des "studioworks" d'Eva Hesse, débutée à Edimbourg, et qui, avant d'aller à Barcelone puis aux Etats Unis, est actuellement présentée au Camden arts center de Londres. Il faut s'y précipiter, elle est sublime. Mais pas seulement sublime.
Cette exposition, de taille suffisamment modeste et qui est le produit d'une recherche spécifique de l'historienne d'art Briony Fer et du directeur du  "fonds" (estate) Eva Hesse (1936-70) à la galerie Hauser &Wirth (il s'appelle Barry Rosen) permet à la fois de comprendre les exposition précédentes et de souligner un autre versant de l'oeuvre de cette artiste hypra-importante.
De quoi s'agit-il. D'abord, dans la première salle, se tiennent quatre vitrines et des pièces en suspension, au mur ou au plafond. On peut, certes, voir dans celles-ci les rapports avec d'autres pièces d'Eva Hesse, celles qui sont offertes dans les collections des grands musées par exemple. En seraient-elles simplement des esquisses, des ébauches, des premiers jets? L'hypothèse est : non. Ces oeuvres ne doivent pas obligatoirement déboucher sur un produit, un projet. Tester, expérimenter devient ici une activité artistique à part entière. Ou comme le dit Briony Fer,  "the studiowork is work without making a work". En d'autres termes, il s'agit de travaux qui ne promettent rien. Il s'agit ainsi de savoir ce que cet état-- cette non-promesse-- produit chez la spectatrice.
D'où l'ambiguité "catégorielle" de ces objets, qui n'ont ni nom, ni fonction, ni même d'adéquate description. Une bande de treillis métallique portant un rectangle de gaze est pliée et replié, rangé comme un linge; une pleiade de tubes surgissent comme des pipettes souples d'un champ de latex. Des demi sphères de latex, semblables et multiples, questionnnent leur autonomie et leur disposition à être ensemble. Deux minuscules caissons peints en rose portent de petites peintures sur leur côté ou leur fond.  Deux sortes d'étoiles à trois branches en tissu rembourré de multiples ficelles, font la bête à deux dos. Un morceau de latex est plié et cousu comme une pochette; d'un autre, émergent des excroissances dont la charge sexuelle n'est que plus violente lorsqu'on considère les deux vieux clous qui semblent maintenir la chose entrouverte. Une balle de papier est enroulée dans de la ficelle et du métal, le tout peint en gris. Deux petites boîtes, du genre fond de conserve, contiennent des monceaux de fil électrique, le tout est peint en blanc sale. Un contenant en latex et un ombilic de caoutchouc qui s'en échappe forment comme un paradigme amusant de la boîte à outils (chez Eva Hesse, le couple tuyau/support est toujours traité de façon ambigue, de façon à ce qu'on puisse imaginer toutes les situations possibles, que l'un rentre et l'autre sort, ou le contraire, ou que ces éléments sont simplement contigus, se frottent, ou que l'un traverse l'autre...).


Quand on voit, par exemple, ces formes pliées de latex, formant comme des jambières, des mitaines,  des boules voire des allusions encore plus sexuelles, le ressort principal, ce qui pourrait tenir lieu de description, devient irrémédiablement rivé au corps et au désir. Helen Molesworth a, dans son exposition part object/part sculpture (et Mignon Nixon, prenant comme point de départ la notion d'objet partiel de Melanie Klein), montré comment le point de départ de cette lignée "entre deux" peut se trouver, par exemple, dans les sculptures maritales de Marcel Duchamp (Feuille de Vigne femelle, etc) : ce sont des empreintes de sexe faites à la main (avant d'être éditées), un paradoxe qui défait la relation du corps à lui même dans le moulage ou l'empreinte, où interfère un travail tactile et non seulement voyeur ou visuel. Le "studiowork" d'Hesse est un apport capital pour polariser encore plus le travail de ce que Briony Fer appelle "sub-object", ce ni-ni, ni sculpture, ni objet, ni objet, ni amorphe, ni archaîque, ni résiduel, ni origine, ni reste ou comme on dit en français, ni fait, ni à faire, pour renverser la critique en appréciation positive. Et lancer le jeu des amitiés particulières, entraînant dans son orbe tant de travaux d'artistes, y compris ceux de Ruth Wollmer, Bourgeois, Orozco et de Matta-Clark.


La deuxième salle du Camden est soufflante ; ou plutôt elle amène a retenir son souffle tant les pièces semblent en lévitation. Sur une vaste table blanche sont posés une quinzaine d'éléments de papier  posés littéralement: ils ont atterri là, comme en offrande et d'ailleurs, ils ressemblent vaguement à des sortes de plats primitifs sur lesquels on présente quelque chose. Lorsqu'on les regarde de près, ces formes révèlent leurs courbes, leurs brisûres, et des causes d' équilibre ou de déséquilibre tenant à leur complexité : on voit un cumul de bandes de papier collant, du papier maché, l'ajout d'étamine...  Leur fragilité solidifiée inscrit ce travail d'Eva Hesse comme une autre vision de son combat dans le monde de l'art d'avant-garde et notamment de l'art minimal new-yorkais, monde dans lequel se situent ses sculptures, qui occupent un terrain. Pour, peut-être reviser ici l'appréhension entière du minimalisme?

1 commentaires:

laetitia said...

I was thrilled by this show