Tuesday, December 15, 2009

The Sacred made Real, à la National Gallery, ou comment le musée fait corps




             Pedro de Mena (1628-88), Saint François en extase, vers 1663, bois polychrome, Cathédrale de Tolède

Parfois, quelqu'un sort de la pénombre de l'exposition The Sacred Made Real en sanglotant. C'est rare, dans une exposition. Et pourtant, même le critique du Guardian, Adrian Searle, qui en a sûrement vu d'autres, écrit en guise de conclusion de son papier dans le journal : "je suis parti de la National Gallery, dévasté et profondément ému". Quel est le mystère de cette dévastation, de cette profonde émotion, mais aussi, pour certaines et certains, du caractère insupportable d'une telle exposition?
L'exposition The Sacred Made Real  est tout entière consacrée, en six salles et 30 oeuvres, au XVIIè siècle espagnol, c'est à dire, à la consolidation d'une imagerie affirmant, après Ignace de Loyola, non seulement l'absolu de l'expérience visionnaire mais aussi, tout aussi certainement, le rôle de l'art pour représenter et diffuser cette expérience de dévotion. LBV cite ici les propos de Victor Ieronim Stoichitja (Visionary Experience in the Golden Age of Spanish Art, conseillé par Pascal, qu'elle remercie). Ici, et c'est le prodige (ou la violence) de cette exposition, l'art n'est pas seulement celui des tableaux du jeune Velazquez ou de Zurbaran, déja suffisamment effrayants: c'est aussi celui, très impressionnant, des sculptures peintes et polychromes de Pedro de Mena (1628–1688) ou de Gregorio Fernandez (vers 1576–1636) ou encore de Juan Martínez Montañés, que Xavier Bray, le conservateur de la National Gallery, a sortis de leurs cathédrales ou de leur musées diocésiens. Pour les pygmalions de ces sculptures-plus-vraies-que-nature, ceux "dont la main doit venir à la vie" (Pacheco), une formation spéciale de peintre est alors nécessaire dans des ateliers ;  celui de Pacheco par exemple où se forment à la fois Velazquez et Alonso Cano, dont on voit ici une tête de Saint Jean de Dieu, sculptée en bois et creuse, aux yeux de bille et peinte aux couleurs de la peau (blanche), destinée à être vêtue et promenée dans les processions à Grenade. Plusieurs saints, Borgia ou Loyola sont de même des mannequins ambulants sculptés. Seule exception féminine avec la Vierge, le corps de Marie-Madeleine, bloqué dans une position courbée et recouvert d'un vêtement tressé, regarde le crucifix dans un face à face irrémédiable. Mais qu'est-ce qu'elle voit?



Juan Martinez Montanes et Francisco Pacheco, Saint Francois Borgia, vs 1624, Université de Seville, église de l'Anunciacion.
Dans ces sculptures, comme dans les figures sculpturales sur leur fond noir des tableaux de Zurbaran, la peinture fonctionne comme incarnation ; et d'ailleurs, le rouge des joues ou bien plus, celui du sang qui caille partout sur les torses, les cous, les jambes parfois ou le dos, est l'indice du corps qui s'interpose dans le processus visionnaire. Car il s'agit bien d'interposition ou d'intercession physique---comment faire autrement dans ce cas d'une expérience non-verbale, censée toucher l'âme et qui doit s'extérioriser sinon s'externaliser par des corps. Le code des yeux, levés et perdus dans la contemplation avec le sacré comme la forme des sourcils forcis vers le haut représentent, mieux que d'autres gestes, la performance extatique telle qu'elle a déjà été éprouvée par l'histoire culturelle de la chrétienté occidentale...Mais la "phénoménologie du corps mystique" ne peut s'exprimer qu'à la condition de s'extérioriser comme souffrance. Si le Saint François extasié de Pedro de Mena, debout et vertical comme celui de Zurbaran (c'est ainsi qu'il se serait tenu dans sa tombe), habillé de vêtements striés comme une gravure, laisse ouvert un pan de sa robe pour faire saillir la blessure à sa poitrine, l'Ecce Homo (ci-dessous) par Gregorio Fernandez, assisté d'un peintre inconnu, est marbré de bleus (mélange de bleu et rose brossé largement) et couvert de traces de fouet (du rouge-rosé appliqué par dessous la couche figurant la teinte de la peau). Son dos ici présent montre combien la douleur est la forme et la force de la dévotion, dont le Christ comme cadavre torturé, grisâtre, bouche demi-ouverte aux dents d'ivoire et yeux révulsé pousse la représentation à sa limite.

 


Dans ces salles d'expositions baignées d'un éclairage de back-room, avec ces Saints en 3D entièrement boutonnés d'un manteau métallique noir, c'est un monde masculin qui s'affaire autour de ces hommes aux yeux révulsés, au corps labouré par la passion (*). Des couples se forment, comme celui de Saint Bernard de Clairvaux aux lèvres esquissant un sourire, tenu et caliné par les bras du Christ avec lequel se consomme un "mariage mystique" (Francesco Ribalta, 1624, ci dessous). Ce même Saint Bernard, qui, selon Alonso Cano (représentant le Miracle de la lactation, 1657-60, ci desssous également), reçoit un jet liquide dans sa bouche, émis depuis le sein de la Vierge, soclée bien plus haut..

Mais trève de badinage. Car l'exposition va également crescendo, commençant par le rôle duel de l'artiste (Velasquez peignant le sculpteur Montanes, Zurbaran figurant Saint Luc devant la Crucifixion) dans cette narration de l'hallucination; trouvant ensuite les figures de ce moment religieux pour abandonner ces intermédiaires et s'enfoncer dans la vision au coeur du cyclone, dans la souffrance au coeur de la méditation et dans la mort, au coeur de ce qui en reste figurable. Transition de la vie à la mort, du crépuscule aux ténèbres, sans résurrection. On se retrouve soi même transporté, non pas au XVIIè siècle mais dans la position terrorisée de celui ou celle qui vit, c'est à dire qui voit, la peur.
L'absence de médiation est sans doute, ce qui peut paraitre douteux à certains spectateurs ou spectatrices, projeté(e)s sans contextualisation, au coeur d'un ressassement religieux qui réclame voracement son pouvoir sur la vie humaine.  Détachés de leur site de congrégation ou de procession, les oeuvres disent ainsi une "Immaculée Conception" de l'art,  comme s'il n'y avait pas derrière toute le travail du catholicisme, son Inquisition et son maquillage macabre, dont la papauté poursuit aujourd'hui sans arts ni artistes (quoique....) la volonté de récupération.
Mais ce qui semble tout aussi ou encore plus remarquable, c'est de constater qu'ici, le musée a fait abnégation de sa force d'intercession. Avec la mise en scène spectaculaire (dans le rien : du noir, de l'ombre, des ténébres, et rien) qui sert de muséographie, la muséographie, justement s'efface, il n'y a plus rien entre soi et sa vision, comme répétition d'un acte qui a lieu sur la toile ou sur les marques peintes des corps de bois sculptés. Pourtant, avait-on cru comprendre, le musée né sous les Lumières, a consacré, ou peut-être a produit une "laïcisation" de l'art, extrait du mysticisme religieux ou du pouvoir royal, pour en quelque sorte, entrer dans un autre mysticisme, celui de l'universalité du savoir. Cette exposition, qui ne retourne pas en arrière, a cependant arraché cet argument de son programme et opte pour la confrontation directe: tout pour la sensation, comme on dit dans les sports extrêmes.

http://www.nationalgallery.org.uk/whats-on/exhibitions/the-sacred-made-real
The Sacred Made Real, spanish painting & sculpture 1600-1700, National Gallery, Londres jusqu'au 24 Janvier 2010

(*) le post a été modifié, après une dégelée d'insultes incompréhensibles...

1 commentaires:

Anonymous said...

Superbe papier Elisabeth, Valérie