-l'un des Koolpop et 84X22 (Interference)
Dans les tableaux de Carrie Yamaoka, installés dans l'escalier et toutes les pièces du second étage de la galerie Aeroplastics de Bruxelles, quelque chose échappe constamment: la couleur, la surface, la profondeur, l'appréhension totale, la proximité, le reflet, l'absence de reflet... la maîtrise. Oui, c'est cela, dans cette "maison de maître"où la galerie a élu domicile, la maîtrise échappe à la spectatrice ou au spectateur-- la scrutation est une fonction qui devient ainsi problématique. Captivés par la beauté chatoyante des tableaux que vous voyez, essayez par exemple, de les photographier: vous vous déplacez latéralement, au point limite pour l'appréhension de l'ensemble et tout à coup s'inscrit précisément votre image à l'intérieur ou tout devient flou. De sorte que les oeuvres ont, sur vous, un droit de regard.
Il n'y a pas vraiment de secrets de fabrication: l'une des techniques de l'artiste, depuis une dizaine d'années, "consiste à verser de la résine fondue dans un moule doublé d'une feuille de mylar réfléchissant." (Faye Hirsh dans le catatalogue. Celle-ci souligne aussi la minceur des tableaux de profil, rien qu'une fraction de centimètres pour la couche de résine.) . Dans certains tableaux, il n'y a pas de pigment ajouté, dans d'autres l'artiste a inséré un nuage de couleur et parfois beaucoup plus, allant vers l'opaque même si l'identification de la teinte reste indéchiffrable et changeante.
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Quelques uns sont allongés, d'autres font un coin, étendent leur format latéralement sur deux murs contigus et très souvent des imperfections ponctuent, moins la surface que le processus de production, de sorte qu'on ne sait jamais à quel niveau l'oeil doit chercher, scanner, classer. On pense ici à certaines oeuvres de Bernard Frize: Carrie Yamaoka travaille, également, au delà des binarités usuelles de la peinture (surface/plan, optique/haptique, par exemple) et envoie la couleur, vers d'autres puissances que sa position sur le spectre.
Ce qui est extraordinaire, c'est que la corporéité de ces tableaux n'est pas vraiment ni seulement matérielle. Au contraire. On dirait, à la limite, que c'est tout ce qui n'est pas matériel qui fait corps: tous ces effets qui se produisent dans le moindre mouvement de la spectatrice ou du spectateur, qui affectent le tableau et sont affectés en retour; mais aussi, du fait des imperfections inscrites dans le processus, l'ondulation des reflets, ou leur voile.
Le lien de Carrie Yamaoka avec tous ces artistes de Felix Gonzalez-Torres à Roni Horn, qui ont prolongé et inversé le minimalisme, est souvent souligné, qu'il s'agisse d'un rapport aux objets spécifiques de Judd, de l'usage du reflet chez Larry Bell (selon Faye Hirsch), d'une"dissection révérente du monochrome" à la Ryman ou d'une "approche parodique, telle les White Paintings de Rauschenberg, qui convoquent l'ombre du spectateur" (selon Roberta Smith). On a moins relié ces travaux avec la danse, c'est peut être dommage.
Surtout, on a moins souligné les implications de cette pratique dans les questions d'identité, de genre, de sexe ou de sexualité. Il est frappant, en effet, que s'ouvre ici un espace littéralement vertigineux entre le factuel et l'image délibérément reculée ou retardée et joue avec une "corporéité imaginaire" dont on pressent les liens théoriques avec ou plutôt contre le Stade du Miroir, ce site dont on dit qu'il est celui "de la formation du je".
Carrie Yamaoka, dont les expos débutent vers 1980, a été (est) très fortement impliquée dans la crise ouverte par le sida, au sein d'Act up et de Fierce Pussy (avec Joy Episalla, Nancy Brooks Brody, Zoe Leonard, entre autres et qui, d'ailleurs, fait retour aujourd'hui, presque vingt ans après). Le critique Dean Daderko, incluant des travaux de l'artiste dans son exposition Side X Side (Visual Aids, 2008) , cite avec raison les mots de Gregg Bordowitz en 1988: "le mouvement de lutte contre le sida, comme d'autres mouvements radicaux, se crée en même temps qu'il tente de se représenter". Même s'il n'est pas aisé de lier les tableaux de Carrie Yamaoka et la matière de son activisme politique, social et sexuel, cette articulation existe pourtant, comme ce texte tente de le montrer.
12.5 by 10.5 (green powder)
Jusqu'au 23 décembre, Carrie Yamaoka, works 2004-09, galerie Areoplastics, 32 rue Blanche, Bruxelles, 02 537 22 02 www.aeroplastics.net
(*): "I will have been there after you have already arrived" est le titre de l'exposition de Carrie Yamaoka à la Torch Gallery d'Amsterdam, en 2007. On l'a repris pour titrer ce post.


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