Biennale d'Istanbul, derniers jours.
« What keeps mankind alive ? » : qu’est-ce qui maintient l'humanité en vie? Istanbul se distingue, parmi les autres Biennales de l’année (Venise/Lyon notamment). Le quatuor de jeunes organisatrices et le designer croates oeuvrant sous le sigle WHW (« who, how and for whom »), ont choisi Bertholt Brecht comme thème ; elles ont d’ailleurs chanté un air issu de l’Opéra de Quat’Sous afin de présenter leur programme.
Pour les autres données de la Biennale, nul besoin d’enquêter; thématique d'économie politique oblige, elles sont toutes affichées au sein de l'expo & reproduites dans le livret épais qui coûte 2Lires turques, soit un Euro : budget, sources de financements, répartitions des fonds, répartition sexuée, et géographique des artistes (parité, pas de trans, Europe centrale et Méditerranée levantine, Israel et Palestine inclus…) représentation par une galerie ou pas (plutôt pas), provenance des pièces exposées, etc. On passera vite également sur les trois lieux choisis (les autres lieux prévus et non obtenus figurent également dans le livret). Au menu : l’école grecque avec ses salles de classe. Le très vaste entrepôt « open space » avec ses nombreuses, très, trop nombreuses « black boxes » à des fins de projections filmiques, qui démultiplient par x le temps d’exposition à l’exposition (d'où nombre d'impasses qui frisent la grossiereté) ; l’ex petite fabrique, plus « maisonnable » (LBV barbarise). Soit une trilogie bien connue traversée par LBV et ses copines sous des trombes d’eau.
(Museum of American Art, maquette de la Dorothy Miller Gallery)
(haut : Sanja Ivekovic; bas KP Brehmer)
LBV a également piétiné de bonheur en faisant la connaissance de KP Brehmer (1938-97), (cf photos plus haut): ce plasticien matérialiste fait de la peinture ou du dessin avec des statistiques, des courbes de profit ou de rentabilité, qui deviennent le contenu et la forme du travail (il est à mettre en lien avec l'installation de Société Réaliste, faisant, ici, avec les lignes des murs de contention urbains un système de signes graphiques). Brehmer fabrique, tel un Seurat, un système d’équivalences entre couleur et émotion prolétaire en utilisant un « rapport sur l’âme et les sentiments d’un travailleur »- et ce, au moment même où se met en place le capitalisme financier, au tournant des années 1980. Dans le genre….De ce côté brechtien qui fait des matériaux de l'assujetissement économique (les "conditions de productions) le matériel, au sens psychanalytique du terme, de l’art, on trouve également l’émouvante action filmée de Sharon Hayes. I didn’t know I loved you, 2009, propose la lecture de lettres d’amour en tant qu’actes de discours public proférés dans la rue d’Istanbul, qui deviennent, dans leur réitération même, des fragments d’un militantisme amoureux. Ou le projet Isola Bella, 2007-8 de Danika Dakic : une théâtralisation d’Ile Enchantée dans un vieil hopital psychiatrique, où restent des survivants de la guerre de Bosnie, qui ont vécu toute leur vie enfermés dans l’institution supposément « modèle », édifiée en 1949. Id pour les travaux de survie picturale de Mladen Stilinovic (photo ci dessous)...La survie ou la sous-vie sont manifestement le sous-texte.
Ces travaux ont du mal, néanmoins, à surnager dans la généralité des pièces proposées dans l’exposition sans fil narratif, c’est-à-dire sans ces jeux de combinaisons, de rapprochements ou de répulsions, qui caractérisent généralement un accrochage "plastique" : sans doute, ici, il s’agit d’une dé-hiérarchisation généralisée des valeurs, implicites ou explicites, qui composent d’habitude avec l’espace d’exposition. Notamment la valeur-temps - on y revient- vu le nombre de films exposés, qui durent plus d’une demi-heure et au milieu desquels on se présente sans rien y comprendre. En tant que visiteuse d’Europe occidentale, par exemple, on eût aimé saisir ne serait-ce qu’un instant du film de Tamas St Auby, dit aussi Tamas Szentjoby, Tamas Stauby, Tamas St Aubsky, Emmy Grant, Emily Grant, Tamas Staub, Tamas Taub et Kurt Schwitters...en hongrois sous-titré en turc et qui reste une énigme.
haut : image du film de Tamas; en bas, l'une des §rès chouettes photos, intitulées Unknown Sports, de Nilbar Günes.

La présence diffuse du schéma, du cinéma, de l’image documentaire, du graphique, de la photo comme fiche (le fichier multipliant Xn l'image) et de l'installation multi-écrans rendent également la visite fastidieuse. De la monumentale présentation de Chto delat comprenant graphisme+chronologie+journal+deux films de fiction projetés sur l'époque de la pérestroika et du post-socialisme... à l'installation multi-bandes (vidéo) d'Arthur Zmijewski intitulée Democracy et qui mêle tous genres de manifs et de contre-manifs de la catho et la facho à la féministe+protestations et la palestinienne+israelienne... (ce qui met assez mal à l'aise et c'est sans doute l'effet voulu), tout ça veut certainement appréhender l'état de crise permanente des régions du monde, avec l'ambivalence qui est de mise en de telles circonstances. Comment, ainsi, appréhender le film d'Erkan Ozgen, Robben, où un jeune gars, hood par-dessus la tête, caillasse devant un lieu plus ou moins carcéral, un portrait... de Michel Foucault transformé en affiche, pendant qu'on entend (mal) le philosophe parler en anglais?
En se sentant ainsi démuni d'arguments pour apprécier la pertinence des travaux, on est évidemment saisi par le déplacement entériné, à la fois dans la localisation de la Biennale sur la carte du monde ainsi que dans le point de vue qui lui est appliqué, depuis cet Est européen méridional d'après la Chute du Mur, où chacune et chacun tente de ressaisir une histoire. D'où la répétition hallucinée du motif de "la manifestation", du lien entre intolérance et espace public-qu'il s'agisse du mariage forcé ou de l'homophobie- comme (dixit le livret Biennale) "exposition de la stagnation et de la régression qui sont des résultats inévitables "d'une économie qui n'a gardé du libéralisme que le nom.
(en haut Igor Grubic, East side story, opposant la violence des manifestations contre les gays et un effet cathartique proposé par la danse et la référence à la comédie musicale; ci contre: chronologie en posters de la guerre 1975_90 au Liban, par la professeure d'architecture Zeina Maasri)
On ne peut, certes, que saluerl'engagement de cette Biennale et surtout le vaste investissement intellectuel des artistes qui la composent, lesquels donnent l'impression d'avoir lu outre Brecht, Zizek, Hardt et Negri, Badiou et autres penseurs de qualité fine. Ce n'est donc pas avec son Istanbul, souvenirs d'une ville d'Orhan Pamuk qu'LBV peut faire son affaire. Et lorsqu'il s'agit de trier dans ses souvenirs récents--en l'occurrence, datant de deux jours-- pour écrire bêtement sur la Biennale, LBV se remémore également une certaine exaspération partagée à vif avec ses copines à l'idée de tant de "bien penser" comme horizon culturel. Un manque d'agilité dialectique? Reprendre la querelle Brecht/ Lukacs sur le Réalisme.
Et puis, l'effet Documenta se prolonge. Documenta ouvrait en effet la voie pour singulariser des "découvertes excitantes" --en l'occurrence d'artistes femmes décontextualisées du féminisme. A Istanbul, il s'agit d'un même genre de propos, ici concentré sur la singularisation d'artistes politiques (ou plutôt : économiques) décontextualisés et téléportés dans les années 2000: qu'il s'agisse de l'épiphanie marxiste de Yüksel Arslan, né en 1933 et vivant depuis les années 60 à Paris (il a une énorme exposition personnelle à Istanbul) ou de Nam June Paik "corrigeant" Life.
Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, que, parmi les travaux présentés dans la continuité avec ceux d'aujourd'hui, apparaissent des oeuvres qui mettent en crise l'acuité "familiale": Hans Peter Feldman avec sa reconstitution de 50 ans de la vie d'une femme et Michel Journiac, avec ses "24 heures de la vie d'une femme" et son Hommage à Freud où il se transforme en son père et sa mère. Il faut y ajouter l'un des rituels artistiques les plus fragiles et les plus étonnants: ceux de KwieKulik, composé notamment de Zofıa Kulik, de Przemyslaw Kwiek...et de leur bébé Dombromierz, depuis la naissance de celui-ci en 1972 jusqu'en 1976. Kwhiekulik, corps artistique maudit du communisme, a composé une archive de 700 images de performances du quotidien, un "laboratoire" dont une projection en diapositives restitue l'économie de bout de chandelles -comment faire quand on n'a presque rien- où quelques cailloux, quelques morceaux de glace, une casserolle ou un seau, des oignons et aussi, ce bébé-baigneur démuni pour une fois de sa place focale, fabriquent des combinatoires sans fin et du bordel dans les générations, si ce n'est dans "la" génération.

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