Monday, October 19, 2009

Nancy Spero : 1926-2009 la "montreuse de sextes" *


"In many of the works now Im trying to depict a sense of the vitality of life, but also to pose the question: what does happen after the revolution? There have to be solutions and there arent a lot of them..." -Nancy Spero

Pour LBV Nancy Spero, décédée dimanche dans la nuit à New York, est un peu comme Claude Cahun (en version hétéro) : moins une héroïne qu’une personne qui a « tout bon ». Tout bon dans ses engagements politiques, sexuels, esthétiques… Dans le cas de Spero l’engagement contre la guerre, soutenu constamment durant quelque soixante ans, s’est manifesté dans la pratique, tout comme son féminisme (elle fut l'une des créatrices de la A.I.R. Gallery à New York). On a vu, ces derniers temps, au FRAC Haute Normandie, chez Lelong, et surtout au MACBA de Barcelone puis au Reina Sofia de Madrid (dans toute son ampleur, une exposition exceptionnelle qui en a ravagé plus d’une ou plus d’un) cette fonction de l’engagement féministe ET anti-guerre, depuis celles d'Algérie et du Vietnam, liée à une pratique d’avant-garde.

Dans le cas de Spero, cette pratique s’est concrétisée en deux options contradictoires, et convergentes dans son œuvre, pour former le paradoxe d’une œuvre fondée après 1970 à la fois sur l’expression de la rage ou du cri et la reproduction … Soient l’un et le multiple rendus indissociables (pensez à ce qu’en fera Felix Gonzalez-Torres, par exemple, dans ses Stacks ou ses installations de bonbons…)

En ce qui concerne Nancy Spero, comme l’a magnifiquement remarqué Benjamin Buchloh le premier (pour une fois rendons lui hommage aussi), il s’agit, pour une artiste « américaine », venue de l’école de Chicago, d’utiliser des « traditions autres » (Other Traditions, le titre de l’article de BB dans l’indispensable Inside the Visible, ed. Cathy de Zegher, 1995).

LBV répète ici un post d’il y a deux ans : "Nancy Spero, artiste américaine née en 1926 à Cleveland, qui fit ses études à Chicago et vit aujourd’hui à New York, séjourna avec son époux, Leon Golub et ses deux enfants, à Paris au tout début des années 1960. De la France et de l’Europe, Spero a pris à la fois la rage politique et l’intellect, la culture visuelle et la fascination de l’Antique. BB compare son travail à celui du peintre Cy Twombly : deux artistes qui, se sont radicalement séparés de la tradition héroique et virile de l’expressionnisme abstrait Newyorkais des Jackson Pollock ou De Kooning, en cherchant du côté des « outsiders », de l’altérité, de la marginalité sexuelle et des graffitis romains ou d’une poétique du cri. Celle d’Artaud d'abord, auquel Spero emprunte son désespoir et sa colère. Avec cette voix masculine, cette « langue phallique » qu’elle fourre dans les bouches de ses personnages, elle va fourbir les outils de son engagement féministe, qui l’anime à son retour aux Etats-Unis, après 1965, en même temps qu’elle s’engage contre la guerre du Vietnam. Farouchement. Visuellement.

Les Artaud Paintings (1971) et le Codex Artaud (commencé en 1971) qui ont été exposées au FRAC Haute Normandie à Sotteville (et à Madrid) sont simplement époustouflants, c'est à dire imprévus et incongrus. Ils tiennent à la fois de la poésie "beat", d'une partition, d'un répertoire de figures récurrentes, du programme politique et esthétique, de l'interjection, d'une plastique sonore, le tout juxtaposé ou superposé dans une absence de composition délibérée. Les seules références que LBV a pu trouver pour comparer la chose inouie, ce sont les tracts de résistance inventés par Claude Cahun et Marcel Moore, lors de la deuxième guerre mondiale, à Jersey, utilisant l'écriture et la typographie pour produire des lectures contradictoires, possiblement inversées. Voir la série Licit de la même période (ce qui est permis, le contraire d’illicite, mais aussi un bout d’« explicite »), faisant jaillir des mots en ordre de lecture ou inversés, qui admonestent (SCREW ART : baise l’art) à coup de majuscules…."

Justement, la deuxième caractéristique de Spero, donc, avec la beauté compulsive de la langue tirée et du cri, c’est celle de la lettre, de l’imprimé. La reproductibilité technique mise à l’œuvre dans chacune de ses propositions, où rien n’est « de première main » et où le faire du peintre a été remplacé par une technique de montage : tout y semble moins emprunté qu’empreinté. Fragments de textes tapés à la machine, de visages, de seins, motifs récurrents peints, découpés et collés, ou plus souvent dans les années 1980-90, appliqués au stencil, dans des frises de plus en plus murales, installent avec l’ordre peint, mais aussi avec l’ordre graphique une dissidance. Dissidance, c’est le beau titre d’Hélène Cixous, auteure du deuxième texte indispensable sur Spero, qu’on peut encore peut être trouver sur le net (site du MACBA), qui entraîne son travail dans la sarabande de la figurabilité féminine et féministe. Comme le montre le film fait par HUO, Spero suspend ses motifs comme du linge. Après 1974, environ, Nancy Spero n’aura plus jamais montré d’autres figures que féminines, "empreintant" des images de femmes depuis des sources différentes et divergentes, pour chorégraphier un langage rythmique du corps, comme une utopie de l'après-révolution: sa question.

* Nous allons montrer nos sextes, Hélène Cixous dixit.

1 commentaires:

Sarah said...

...(émouvant, ce texte)...