Tuesday, October 13, 2009

Les images coulent-elles de source? HIto Steyerl à Berlin

Installation au n.b.k. (g.: after the crash, dr: do you speak Spamsoc?)
Ce qu’il y a d’extraordinaire dans les travaux d’Hito Steyerl, dont la rétrospective au n.b.k. de Berlin (Chausseestr. 128/129, jusqu'au 18 octobre) vit ses derniers jours, c’est la déconcertante facilité avec laquelle, dans des montages à la fois graves et comiques, s’enchaînent toutes sortes d’images, dont s’articulent différentes générations. Piquées, repiquées, surpiquées (on est loin d’ Hadopi, ici ), ces différentes « prises » d’images, munies ou non de sous-titres, de musiques, en des versions traduites ou retraduites, proposent une construction, qui peut être parce qu’elle s’attaque d’abord au tabou de la différence, réinstruit violemment cette affaire de légitimité documentaire et fausseté de la fiction..
Le mythe d’Œdipe – et allez, hop, comme on dit chez Feydeau-- intéresse la différence des sexes mais aussi celle des générations. Deux pour les sexes, trois pour les générations. C’est ainsi que se transmet le nom. Binarité d’un côté, trinité de l’autre, avec leurs copines différence et dialectique.
Or, ce qui frappe dans ces travaux d’Hito Steyerl, qu’il s’agisse d’After the Crash, sa dernière production présentée au n.b.k, de l’hilarant Do you speak Spamsoc, de
Red Alert ici revisité par des documents de presse, ou de ses plus classiques Lovely Andrea et November, également montrés en intégralité, c’est qu’ils nous aide à repenser ces divisions que d’aucuns nomment également le Symbolique. Qu’est-ce que le Symbolique, qu'est-ce que la double articulation, à l’heure où chacun d’entre nous a toutes les chances de « se » retrouver, de retrouver son image ou retrouver son texte, quelque part sur le Net, une image flottante, mutante, circulant dans le flux ? Qu’est-ce qu’un monde ou les copines, plus haut citées, sont devenues des copies de copies facebook?
C’est, bien sûr, le thème de départ de Lovely Andrea, comme de November, deux films qui prennent comme argument le mouvement des images. Ainsi, Lovely Andrea, « essai filmique » produit pour l’installation de la dernière Documenta de 2007 réargumentée à Berlin. Il commence et finit par une tentative de tournage d’un plan sur Hito, portant un t-shirt des Ramones et interrogée sur le sens de son film. Le plan bégaye et ne se résout pas dans la bonne séquence inaugurale ou terminale. La boucle n'est pas bouclée, le produit n’est pas fini et ne résumera peut être jamais la chaîne de fabrication qu'il est supposé représenter.
Lovely Andrea, on se souvient, comme Hito nous l’a raconté lors de son mémorable séminaire à l’EHESS, est le récit d’une recherche d’image : une image de bondage nawa shibari, faite au Japon il y a vingt ans, retrouvée quelque part dans les réseaux, où l’artiste servit de modèle vivant. L’enquête est menée, vidéographiquement, au Japon. Elle passe de maison en maison de l’artisanat pornographique nippon, est doublée par l’intervention d’une équipe télévisuelle et profite du fil conducteur d’une jeune femme. Littéralement, le fil : modèle elle-même, la jeune femme enquêtrice et participante propose aussi un parcours d’émancipation, où elle dénoue les rapports de maître à esclave inscrits dans les photos de bondage, en dominant le spectacle, qu’elle donne d’ailleurs en permanence sur deux écrans du n.k.b, où, dans le noir et le silence, elle trace les figures sinueuses d’une suspension maîtrisée (In/dependance). Et qu’est-ce qu’elle étudie cette jeune femme : le Web design ! Evidemment…Les filets se recoupent et ne se recoupent pas.
Comme November –où passent des extraits de La Dialectique peut-elle casser des briques, dans une version sous-exposée, tout comme des repiquages accentués d’interviews télévisées, des copies d’images de manifestations, des copies de copies de super8…-- Lovely Andrea mélange donc les générations d'images. Non en mixant «pour la nouvelle génération », différentes sources en une narration supposément véridique : c'est ainsi qu'a fait «Apocalypse » à la télévision: un documentaire qui a honte de ses sources puisqu’il en cache les provenances en les mélangeant. Dans les méditations filmiques d'Hito Steyerl, les images ne sont pas là pour ce qu’elles sont, ou pour ce qu’elles valent (bonne ? ou mauvaise ?), mais pour ce qu’elles font dans leur mouvement, dans ce passage d'une version à l'autre, d'un support à l'autre, d'un réseau à l'autre. Dans « le » mouvement, les images déconstruisent alors les attentes, auquel chacun a droit en tant que spectateur, quant à un « document original » pourvoyeur d’un sens unique. La novlangue d’Hito Steyerl, c’est le Spamsoc qu'on découvre dans son installation éponyme à écran et cartel: cette langue des jaquettes de films en cassettes video ou en dvd, passés par un nombre astronomique de versions copiées à n-exemplaires; des jaquettes, qui sont elles aussi passées et repassées par des traductions jusqu’à perdre toute fixité dans les informations qu’elles dispensent et devenir des textes fous et hilarants.
A lire en Français, le texte d’Hito Steyerl sur la traduction, Le Langage des Choses (http://translate.eipcp.net/transversal/0606/steyerl/fr)
A lire en anglais, le texte Is a museum a Factory (http://www.e-flux.com/journal/view/71)
Cet article publié récemment se voit proposer des travaux pratiques, avec l'exposition filmique d'une chaîne du recyclage permanent et son inscription dans le travail de la mort et de la mélancolie. Aux images qu’elle a tournées dans un cimetière d’avions de ligne, probablement situé dans le désert arizonien, s’articulent les documents, fictionnels ou pas qui sait ?(puisque les fictions d’attentat sont utiles à ceux qui les perpétuent, étant elles mêmes basées sur des récits, etc, etc.) de leurs crashs divers, mais également de leurs réutilisations. Le "gardien" du cimetière évalue en effet le bon business fait avec les acheteurs chinois d’aluminium et c’est donc la transformation de l’alu en Cds ou DVDs qui s’enchaîne en images, et conduit également à la présentation, sur un ordinateur placé dans le cimetière des avions, des clips et chansons sur l’aviation heureuse des années 60.
Dans un bureau attenant du n.b.k est présentée la documentation ( !!!) des mois de recherche et de la performance entreprise autour de The Building (2009), à Linz, capitale culturelle en 2009. Sur la façade
du bâtiment, promis à devenir école d'art, elle a fait mettre à nu sous le crépi, la cartographie des voies de déportation des personnes que le Reich Nazi fit déplacer pour transformer la ville en capitale.

1 commentaires:

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Recyclage d'écran