Irène est un film bouleversant.
Alain Cavalier, son auteur, a décidé de se placer, depuis quinze ans, à côté du cinéma et à côté de l'art, du moins à côté de cette représentation désormais officielle de l'un et de l'autre, celle qui veut que ces deux disciplines dans leur exposition contemporaine requièrent une division du travail plutôt tatillonne (cf Hito Steyerl: " is the museum a factory?" dans le e-flux journal).
Or Alain Cavalier est seul ou à deux (avec Françoise Widhoff). Il n'arrête pas de le dire ou plutôt de le produire, c'est à dire de le montrer avec sa caméra DV; sans pour autant que son travail se situe dans la veine diariste du "je au cinéma". D'ailleurs, il ne se nomme pas cinéaste mais "le filmeur "(2005). Il ne filme pas des gens mais des choses, sa caméra n'est pas le stylo de ses humeurs : c'est plutôt un regard qui exige qu'on le regarde droit dans les yeux, car il s'agit de choses qu'on ne peut envisager.
Une partie de ce film, pourtant suit les signes d'écriture d'un cahier, écrit par Cavalier, de 1971. Un cahier de comptes, même si le calcul n'en est pas l'objet. Les comptes d'une année fatidique (mais comment le sait-on en la vivant?) après laquelle la très belle (et très nerveuse) Irène Tunc, sa compagne et son actrice (cf La Chamade) décide impatiemment de prendre le volant de leur automobile lors d'un séjour dans la maison d'une amie à Neaufle et se tue dans un accident. Trente-sept ans ont été nécessaires à Alain Cavalier pour qu'elle "revienne".
Ce qui est magnifique dans ce film c'est qu'il ne choisit pas entre le portrait de la morte et celui de l'endeuillé, qui restent chacun incomplets et inexpliqués. Si l'on parlait peinture, on pourrait dire que le cerne est absent du tableau, Il y a du Cézanne dans sa méthode : du discontinu, des traits répétés, des absences, des coups donnés à la figuration (littéralement: lorsque le filmeur montre son visage défiguré par une chute carabinée dans le métro), une admiration et une désillusion permanente pour toutes les ressources magiques de l'icone : qu'il s'agisse d'un oiseau, d'un objet-totem, d'une maison où on revient chercher une preuve fantômatique voire d'une photographie de Sophie Marceau qu'on rêve d'engager comme double. Et si le cinéma est (une écriture de) lumière alors reste en permanence chez Cavalier un "refus d'éclairer les soins sombres", comme il le dit, c'est à dire d'apporter une solution unique qui serait la clef, cathartique ou non, permettant de passer à autre chose. Ca ne passe pas. Ca le dépasse.
Wednesday, October 28, 2009
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1 commentaires:
Il n'y a pas trois films comme celui-ci sur une décennie. Merci Elisabeth.
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