Anita Molinero, galerie Alain Gutharc, 7 rue Saint Claude, 75003.www.alaingutharc.com
Il faut aller voir l’exposition d’Anita Molinero, à la fois pour la grande intelligence de son accrochage (qui se contredit, en quelque sorte, à chaque station et qui vous boute de place en place comme une boule de flipper) et pour la puissance entêtante de son travail. On pourrait parler ici de force, car l’artiste est plus ou moins associée au mot depuis que celle-ci a tordu, au printemps dernier, l’image conventionnelle et pépère de " la Force de l’art", pour lui offrir une représentation bien plus puissante—les magazines, la critique d’ailleurs ne s’y sont point trompés en reproduisant à l'infini la pièce qu'elle y présentait (y compris ce blog, n'est il pas?). Dans sa traînée, le mot de force, ainsi, entache la vision de l’exposition en solo d’Anita Molinero : il qualifie un travail de sculpture expressionniste, maniériste et explosif à la fois dans les circonvolutions de ses couleurs et les matières. Les arguments de ce travail, elle les trouve dans les morgues de l’industrie : des emballages aux conteneurs, de la décharge aux cimetières de voitures. Les matériaux sont maltraités esthétiquement, voire torturés comme ces feux de voiture exorbités qui vous affrontent verticalement, du haut de la grille métallique rouillés auxquels ils sont accrochés.
Voiture… Le mot est également lâché, du pneu (la "chambre à air", le souffle) associé à des plots jaune citron, de cette première sculpture dans la galerie -- un « shifter » vers le nouveau travail-- à ces feux rouges passés au four à céramique, devenus des sortes de fossiles pierreux. L’art d’Anita Molinero se frotte aux modèles de la modernité tardive, du Nouveau Réalisme à John Chamberlain, ceux qui créèrent en même temps que se développait le culte de l’automobile, deux pratiques où se mettait en scène une virilité mécanique, à la fois sophistiquée et brutale (Crash), Mais voilà, Anita Molinero déboule aux temps de la « prime à la casse » ! Il ne s’agit plus de recyclage, ni de dignité artistique donnés à des objets du quotidien et de la ville. C’est peut-être plutôt la sculpture qui a besoin de dignité. C’est peut-être sur sa tradition qu’il convient de s’interroger, pour rendre à Hélène Bertaux, à Sarah Bernardt, à Renée Sintenis, et tant d’autres - qui toutes, s'interrogeaient précisément sur "la force"-- leur place dans cette histoire qui n’attend que d’être remaniée...
Dans le texte communiqué sur l’artiste par la galerie, mention est faite de Steven Parrino, de ce qu’il fit subir à la peinture monochrome-- la peinture à la limite-- par « un répertoire de formes défaites, d’images défuntes, d’oripeaux en lambeaux ». Cette approche destructive qui prolonge la vie d'un medium épuisé, on croit en effet qu’Anita Molinero la partage.
En voyant d'autres « petits sujets » composés de les queues de rats passés à l’acrylique ( qui les hérisse, les salit), associés à des tiges rouillés et aux viscères industrielles, que propose également Anita Molinero dans cette exposition, on se demande aussi s’il ne faut pas repenser ici, tout de suite, a relation entre l’animal humain et la machine : qu’est-ce que cette sculpture au sein des agencements que développe depuis les années 1980 la théoricienne cyber Donna Haraway ?Voilà de quoi nourrir nos impressions.
Bibliographie : Donna Haraway, des singes, des cyborgs et des femmes, Jacqueline Chambon.
0 commentaires:
Post a Comment