Tuesday, June 09, 2009

(toutes) Premières impressions de 53è Biennale de Venise








De haut en bas : l'intérieur du pavillon tchèque et slovaque par Roman Ondak; le pavillon nordique "queerisé" par Elmgreen et Dragset; le pavillon danois "queerisé" par Elmgreen et Dragset; quelques films jaunes de Tony Conrad; dessin de Gordon Matta-Clark; une installation de Bruce Nauman; John au sein de la cage de Bruce Nauman


On aura sans doute beaucoup plus de choses cohérentes à dire lorsqu’on aura revu cette Biennale dans une relative tranquilité au mois d’août, mais déjà, la question se pose : Venise c’est comment ? Comme d’habitude on ne trouve guère quoi répondre, sinon par une tautologie : Venise c’est Venise et l’arrière-arrière grand-mère des Biennales (née en 1895 sur la lagune) ne saurait introduire que des nuances et peu de révolutions d’une version à l’autre. Pourtant, en trois jours, se dessine à chaque fois une nouvelle géopolitique du monde de l’art, le nombre des pavillons nationaux grandissant en permanence et annexant, peu à peu des lieux nouveaux : cette année, on constate par exemple un agrandissement du site de l’Arsenal de Venise, vers une autre rive --très mal desservie d’ailleurs.
Un jardin, aussi, a augmenté le site des Giardini de Venise : celui qu'a planté le slovaque Roman Ondak en plein coeur du pavillon ex. tchècoslovaque, minimisant l'architecture du bâtiment tant les arbres et plantes sont en continuité avec l'environnement . Il fait ainsi disparaître la notion d'un dehors et d'un dedans, comme il dissimule l'enceinte déterminant une représentation nationale, c'est à dire le socle historique et conceptuel de la Biennale de Venise depuis 1895. Une question de voile....très présent(e) ici.
A les entendre, le sentiment des visiteurs privilégiés des journées professionnelles était celle de la déception. Le vague à l’âme, en tant que tonalité ressentie de la Biennale serait-il une corollaire de la crise économique, affectant les institutions artistiques plus sournoisement que les salles de vente? La relative absence des américains, la baisse du nombre et de la somptuosité des fêtes– contrebalancée par une ouverture ostentatoire du musée Pinault à la « Punta della Dogana » (Pointe de la Douane) et des libations russes et ukrainiennes paraît il assez décadentes —a-t-elle affecté le moral des troupes ? Ou encore, l’âge des biennales serait-il en voie de se terminer ? Mais y a-t-il jamais eu un âge d’or des biennales ? Comment se faire une opinion en visitant en deux ou trois jours une exposition de plus en plus ralentie par les files d’attente gigantesques aux portes des pavillons nationaux (Grande-Bretagne, Pays-Bas, France, USA, Danemark, pays nordiques), filtrant l’entrée d’un tout petit groupe de personnes à la fois ? Une mention spéciale est réservée à l’Angleterre, où il aura fallu se précipiter à bride abattue dès 10h du mat’, afin de se tailler un chemin à la serpe et visionner l’œuvre de Steve McQueen, les séances affichant complet pour la journée quelques minutes plus tard !
A part la présence affirmée d’hotesses voilées et bénévoles au pavillon émirien comme à celui d’Abu Dhabi, cette Biennale n’est pas un choc. Telle a été sans doute la volonté de Daniel Birnbaum, directeur artistique, directeur de la fameuse Städelschule, critique et « curator » ; il n’a pas eu non plus le plein d’argent pour défendre sa thématique de l’année : « Faire des mondes » (« Fare Mondi / Making Worlds /… ») divisée entre l’Arsenal et l’ancien pavillon italien des Giardini, dénommé aujourd’hui « Pavillon des expositions ». Beaucoup d’œuvres restent assignées à la catégorie « Biennale » : mi-monument que l’artiste sélectionné s’offre à soi-même, mi-document politique ou social. Ainsi l’Arsenal, passée l’entrée, ne tient pas ses promesses. Ca commence pourtant merveilleusement, avec cette installation, dans le noir, faite de bandes de fils de cuivre, qui courent en biais du sol au plafond comme des rais d’or lumineux : Tteia est œuvre de la brésilienne Lygia Pape (1927 — 2004), pionnière du constructivisme brésilien et de l’art participatif. D’habitude, m-‘a-t-on dit, Tteia est présentée dans le blanc ; la boîte noire qui l’enserre en dramatise certainement l’effet –un effet qui se prolonge dans la seconde installation, un ensemble de miroirs disposés par l’artiste italien Michelangelo Pistoletto, dont plusieurs ont été brisés par l’artiste dès le vernissage.
Passent malheureusement un peu inaperçus, à la fois les envolées de Yona Friedman et les drôles de dessins en couleurs de la slovène Marjetica Potrc : les deux, pourtant, projettent leur langage architectural vers la résolution de questions affectant des territoires en crise ou en transition économique ou écologique (le lien se fait, plus tard, avec les ex-tra-or-di-naires dessins de Matta Clark aux Giardini). Un peu plus loin, l’artiste brésilien Cildo Mereiles vous emporte dans une suite d’environnements monochromes composant peu ou prou les couleurs du rainbow flag ; chacun est habité d’un écran divisé par tons de couleur qui peu à peu, passe à une autre teinte…
Mais si l’Arsenal ne contient que quelques œuvres remarquables, dont celles-ci, le Pavillon des expositions propose une présentation plus tenue (« plus fluide », me disait la critique Manou Farine) aux Giardini: celle-là réactualise des artistes ou des mouvements historiques (comme le groupe japonais Gutaï) en les associant à des pièces d’aujourd’hui, pour « faire exposition »-- ce qui n’est déjà pas rien. Outre des échappées assez marrantes, lorsque Roberto Cuoghi transforme le jardinet de l’architecte italien Carlo Scarpa en salon de thé japonisant (Mei Gui) il y a de très beaux moments d’exposition. Ainsi, la pièce dite de « films jaunes » (Yellow Movies) du musicien, violoniste, cinéaste, critique et enseignant américain Tony Conrad, composés de grandes feuilles de papier émulsionné, cernées de noir et étendant la temporalité du film à une période de jaunissement qui dure -au moins ?- une vie. A côté, le dernier opus de Dominique Gonzalez-Foester, en noir et blanc, qu’elle joue et qu’Ange Leccia filme, évoque, non sans grande ironie, son sentiment d’échec quant à sa propre participation à sa 5è Biennale de Venise. Non loin, l’extraordinaire machine auto-référencielle de Simon Starling, qui a réconcilié avec la Biennale les plus revêches des visiteurs, voisine avec un accrochage de papiers photographiques de Tillmans, des monochromes de Sherrie Levine et des travaux de Lygia Pape encore ; ou, de l’autre côté, avec une reconstitution de l’installation de l’allemand Blinky Palermo à la Biennale de Venise 1976
Le dispositif et la machinerie scénique, les "tricks" du papier émulsionné (Wolfgang Tillmans, Conrad), la magie chromatique (Mereiles, Tillmans, Sherrie Levine), les théâtres d’ombres et de lumières projetées (Hans-Peter Feldmann, Paul Chan, Bruce Nauman…), le rideau de théâtre (Ulla von Brandenburg, Atsuko Tanaka ) est en effet l’un des axes – si l’on veut en trouver un -- de la Biennale ; et ce, jusque dans ses pavillons nationaux, avec la participation pour la Grande-Bretagne de Steve McQueen. Son film de 30’, jouant sur deux écrans, réalisé durant l’hiver dans les lieux mêmes de la Biennale , distingue deux géographies simultanées des sites désaffectés et des végétaux en jachère, des humains aux aguets et des chiens qui s’y lâchent, pendant que la bande son explose les distances. De même la participation de Marc Lewis propose cinq boucles cinematographiques au pavillon canadien et un documentaire ailleurs. De son côté, Shaun Gladwell expose la route du côté kangourou dans ses cinq vidéos vissées sur Mad Max (au pavillon australien) ; Fiona Tan au pavillon néerlandais présente notamment Disorient : tandis que le récit de Marco Polo en constitue la bande son, deux sortes d’images évoquant la Route de la Soie défilent. L’une glisse, imperturbablement sur des biens dans des vitrines ou des pots; l’autre traverse l’horreur et la pauvreté laissée pour solde à Bagdad, en Afghanistan, à Java, au Tibet, au Kurdistan. Notons également les animations "à la tchèque, circa 1950" sur environnement de fleurs vénéneuses en papier maché de Nathalie Djurberg.
Mais la dramaturgie sans doute la plus efficace est proposée par Teresa Margolles au pavillon mexicain, dans un palais de la ville complètement vidé et transfiguré par des tentures de sang et par le « dripping » continu d’un rideau de boue ; les matières recueillies sur le site des « narco-exécutions » dans la région de Sinaloa au Mexique sont en permanence nettoyées, frottées au sol par des figurants/nettoyeurs portant balais et les seaux, lesquels restent comme seuls témoins.
Le chouchou, ou plutôt les chouchous de la Biennale sont l’éternel Bruce Nauman, présent sur trois lieux : le pavillon Américain et deux bâtiments universitaires de Venise, avec des œuvres anciennes ou reactualisées, dont une double cage dans l’épaisseur de laquelle on peut se faufiler, une chorégraphie formidable projetée entre mur et sol, ou une énumération cacophonique des jours de la semaine, à plusieurs voix et en version italienne (dans un bâtiment) ou anglaise (dans un autre). Cette prestation, organisée par deux conservateurs du musée de Philadelphie, a récupéré le Lion d’Or de la Biennale. L’autre est celle du duo de folles queer nordiques Elmgreen et Dragset, développée sur deux pavillons de la Biennale, le Danois et le Nordique. L’un a été transformé en maison familiale bourgeoise à vendre (visiter avec l'agent immobilier) avec tous ses meubles, ses livres, ses tableaux, à la suite d’un drame familial compliqué et l’autre est devenu un lieu de drague après avoir servi d’habitation moderniste à homme gay, Mr. B., auteur d’un manuscrit érotique et dont la silhouette flotte dans la piscine. Un sac plein de cadeaux (vendu 10 euros) permet de poursuivre l’affaire bi-cinématographique (modèles : Bergman/Hitchcock) jusqu’au sein de sa propre chambre. E&D, qui furent les auteurs d’une réplique de magasin Prada au beau milieu du désert américain, sont aussi des lauréats bien mérités de la Biennale.
La « follitude » se porte bien à Venise cette année, de la soirée Hot Boys Dancing à l’aéroport du Lido jusqu’ au théâtre Goldoni où s’est donné No Night No Day, l’ « opéra abstrait » concocté par l’excentrique artiste gallois Cerith Wyn Evans et par le musicien Florian Hecker. Il s’agissait en effet d’y redéfinir les relations de couple… artistique : « Florian fait ce qu’il fait et je fais ce que je fais et puis, on se rencontre à peu près milieu, à un point où on appuie tous les deux sur « play » lors de la première représentation », a expliqué Cerith Wyn Evans, qui concluait « C’est un petit peu osé ».
http://www.labiennale.org/it/Home.html

0 commentaires: