Tuesday, April 14, 2009

Eve Kosofsky Sedgwick (1950-2009)

File:Eve Kosofsky Sedgwick by David Shankbone.jpg
photo @David Shankbone

Hommage de Judith Butler et Didier Eribon (recueilli par Geoffroy de Lagasnerie) sur le site de médiapart :
http://www.mediapart.fr/club/edition/bookclub/article/130409/hommage-a-eve-kosofsky-sedgwick

Nous parlions de placard hier soir, anticipant la sortie d'une revue prochaine et ayant vu récemment Harvey Milk, le film de Gus van Sant, dont la scène la plus forte est celle où cet homme politique (non seulement gay- ça, à la limite, on s'en fout-- mais qui milite en tant que gay, qui fait de l'homosexualité et des minorités son cheval de bataille politique .. Et ça on ne s'en fout pas!) demande à tous ceux et toutes celles qui l'entourent de sortir du placard, d'affirmer son orientation sexuelle partout, à sa famille, sur son lieu de travail, pour vaincre les préjugés des plus proches..... Bref, nous parlions de placard et voilà qu'on apprend la mort d'Eve Kosofsky Sedgwick, 58 ans, l'auteure de l'Epistémologie du Placard (récemment traduit de l'anglais aux éditions Amsterdam, par Maxime Cervulle) un ouvrage, qui a précisément, ouvert une brèche dans les conceptions traditionnelles du placard -- ou l'on est dedans, où l'on est dehors--pour montrer, que, comme la porte inventée par Duchamp 11 rue Larrey à Paris-- ni ouverte, ni fermée-- le placard est un dispositif sous-jacent à toutes les identités sexuelles, qui ne se referme jamais sur une transparence supposée, puisqu'il participe d'un
rapport entre connaissance et ignorance, entre révélation et secret.
Car l'hypothèse d'Epistemology of the Closet consiste à considérer comme nodale, la binarité hétéro/homosexuelle, qui structure -- et fracture, dit-elle-- à peu près toute la pensée occidentale du XXè siècle, depuis qu'avec l'invention de l'identité (non des actes) homosexuelle, s'est ouvert une crise dans la manière de définir la sexualité au tournant des XIXe et XXe siècles . Il s'agit de s'attacher à cette binarité pour en déconstruire les inconséquences et les "paniques". Après une introduction théorique béton où elle analyse les catégories de sexe/genre/sexualité, Sedgwick s'appuye sur des textes littéraires, Billy Budd de Melville, le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, des pages de Nietzche, la Bête dans la Jungle de James, ou Proust et La Recherche, notamment, pour mettre à jour des ensembles binaires dont elle montre l'inconsistance et l'interdépendance, ainsi secret/ révélation, privé/public, masculin/féminin; majorité/minorité, innocence/initiation, naturel/artificiel, jeune/ vieux, croissance/décadence, urbain et provincial, santé/maladie, même/différent, art/kitsch, sincérité/sentimentalité, volonté/addiction, et tutti quanti...
La sortie de Tendencies, puis d'Epistémologie du Placard , en corrélation avec Gender Trouble de Judith Butler (et les textes de Theresa de Lauretis) constitue le moment fondateur de la queer theory. Ce qu'Eve Sedgwick apporte, outre ces fondements théoriques d'analyse culturelle, c'est une méthode critique, fondée sur la relecture de textes littéraires, rendus beaucoup plus dangereux qu'il n'y paraît ; et c'est sous son égide qu'auront lieu nombre de tentatives d'analyser "queer" les oeuvres d'écriture et d'art-- ainsi Warhol, notamment.
Enseignante au département d'anglais d'abord du Boston College, puis de Berkeley, enfin, durant les années 1980-90, de l'Université de Duke, avant d'être nommée professeur à l'université CUNY de New York, elle a participé - ce fut sa seule apparition publique en France - au colloque organisé par Didier Eribon en 1997 au Centre Pompidou (avec Monique Wittig, George Chauncey, Leo Bersani, Nicole Brossard, Michael Lucey, etc) ; le texte de sa communication Construire des significations queer, traduit par Eribon, fut publié en 1998 dans Les études gays et lesbiennes (éditions du Centre Pompidou).
Parmi ses publications
Tendencies (1992), Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity (2003); Between Men: English Literature and Male Homosocial Desire (1985); elle a dirigé la publication de Shame and Its Sisters : a Silvan Tompkins Reader (1995), Gary in Your Pocket (1996) et Novel Gazing : Queer Readings in Fiction (1997). A Dialogue of Love (1999) est sa contribution à l'élaboration autour du cancer, qui l'avait affectée dès 1991.


3 commentaires:

Géraldine Sarratia said...

merci pour ce post Le Beau vice. J'espère que vous vous portez bien.

Anonymous said...

Peine partagée

Philippe Comtesse said...

Je ne sais pas si c'est l'endroit approprié pour laisser ce commentaire mais je pense que cela pourrait vous intéresser, j'ai reçu cet email, vous pourrez peut être signer ce document et le renvoyer aux intéressées, en tout cas à faire suivre massivement:

La faiblesse de l'art


Chers amis,

Vous trouverez ci-dessous un texte que nous destinons à la publication
dans un grand quotidien national et d'autres supports de presse.
Si vous désirez y apporter votre soutien, répondez simplement à cet
email en indiquant vos noms et qualité.
Nous vous informerons rapidement des possibilités et dates de
publication.

Bien à vous,

Isabelle Alfonsi, Claire Moulène, Lili Reynaud-Dewar, Elisabeth
Wetterwald

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LA FAIBLESSE DE LA FORCE DE L'ART

Le 24 avril 2009, à Paris, la seconde édition de l’exposition la Force
de l'Art ouvre ses portes. Cette manifestation triennale, organisée
par le Ministère de la Culture et de la Communication, le Centre
National des Arts Plastiques et la Réunion des Musées Nationaux,
comporte trois volets. L'un voit 7 artistes, Les Visiteurs, investir
des lieux hautement symboliques de la capitale ; l'autre volet, Les
Invités, consiste en un « festival d'événements et de performances ».
L'élément central, Les Résidents du Grand Palais, est une exposition
qui se tient sous la nef centrale, jusqu'au 1er juin.

Parmi les 42 artistes Résidents, seules 7 femmes sont présentées :
Véronique Aubouy, le duo Butz & Fouque, Frédérique Loutz, Anita
Molinero, Cannelle Tanc (en collaboration avec Frédéric Vincent) et
Virginie Yassef. Dans cette exposition qui revendique son ambition de
représentativité de la scène artistique française, les femmes
constituent donc 16% des effectifs.

Comment la Force de l'Art qui prétend être un « grand rendez-vous
donné à la création en France » et à « l'actualité de la scène
française » peut-elle ignorer à ce point l'ampleur, la diversité, le
professionnalisme et l'engagement de toute une partie de cette scène
artistique ?
Comment peut-elle postuler la validité et la « Force » de son projet
alors même qu'elle néglige l'importance de celles dont le travail est
désormais incontournable, aussi bien à l'étranger qu'en France et qui
contribuent sans relâche à faire évoluer le débat artistique français,
par la qualité de leurs contributions plastiques, de leur discours et
des expositions qui leur sont consacrées, aussi bien dans les galeries
que dans les institutions ?

Bien que cela soit tentant, il serait trop simple, et sans doute naïf,
d’amalgamer les raisons de ce choix curatorial disproportionné avec la
composition strictement masculine de son appareil décisionnaire,
depuis ses commissaires (Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais,
Didier Ottinger – le quatrième mousquetaire, Marie-Claude Beaud,
s’étant finalement retiré du projet) jusqu'à son commanditaire (le
Délégué aux Arts Plastiques, Olivier Kaeppelin) en passant par son
scénographe (Phillipe Rahm).

Le problème est plus général et renvoie à une situation nationale. Car
si l'on considère la proportion dans les collections publiques
d'œuvres produites par les femmes – 15% en moyenne – la Force de l'Art
n'est pas une surprise, ni le reflet d'un sexisme ponctuel ou isolé.

Rappelons qu’aujourd’hui, 60% des artistes diplômés des écoles des
Beaux-Arts en France sont des femmes. Comment expliquer qu’au
mouvement de changement social qui s’est accéléré ces dernières années
et qui a permis, entre autres, la nomination en masse de femmes à des
postes de direction (centres d’art, musées et Fonds Régionaux d'Art
Contemporains), ne corresponde pas un souci d'ouverture équivalent
concernant les artistes ?

Le Musée National d'Art Moderne lui-même affiche des statistiques
affligeantes comme préambule de sa prochaine exposition
elles@centrepompidou, avec ce slogan: « Au Centre Pompidou les femmes
représentent 17,7 % des artistes dans les collections du musée. La
nouvelle présentation des collections leur est consacrée à 100%. » Ce
nouvel accrochage, qui durera une année, dans la lignée des
présentations thématiques Le mouvement des images (2006-2007) et Big
Bang (2005-2006) – la femme est donc un thème – a sans doute pour
objectif louable de rectifier le tir et de faire acte (temporaire) de
rééquilibrage et de contrition. Mais c'est justement le caractère
temporaire et contrit de l'entreprise qui pose le problème de façon
cruciale. L'exposition elles@centrepompidou, avec son sponsor si «
typiquement féminin », Yves Rocher – « votre partenaire beauté
» (parce qu’elles le valent bien ?) – symbolise parfaitement la place
assignée aux femmes artistes au plus haut niveau de l'institution
française : précaire, périphérique, ponctuelle, toujours à caractère
d'exception ; les femmes artistes y sont, en outre, systématiquement
renvoyées à la supposée spécificité de leur genre.

Face à cette profession de (bonne) foi du Musée National d’Art
Moderne, il est intéressant de noter que si Beaubourg avait décroché
de la présentation précédente des collections toutes les œuvres
produites par des hommes, il ne serait resté qu’une poignée d’œuvres
signées par 5 femmes. Une autre façon de faire le vide…

Il est urgent d’en finir d'une part avec la sous-représentation,
d'autre part avec ce caractère d'exception, et enfin avec l’évaluation
systématique du travail artistique des femmes en regard de la
production des hommes. Il faut que leur production artistique cesse
d'être considérée comme « une place stratégique, une matrice, un
arrière-plan, un écran pour l'action des hommes » (Donna Haraway, Ecce
Homo).
Il nous semble important d'ouvrir ensemble ce chantier, sans lequel la
France, dont on signale souvent, à tort ou à raison, le déclin
d’influence sur la scène artistique et intellectuelle internationale,
ne fera qu'accroître son isolement et son retard.

C'est l'ambitieux projet de la Force de l'Art que d'affirmer et de
diffuser, non seulement en France, mais aussi et surtout à l'étranger,
la qualité, la vitalité, la « force » de la scène artistique française.
Qu'il en soit donc ainsi, non avec la moitié, mais avec l'ensemble de
ses acteurs.

Isabelle Alfonsi, galeriste et critique d’art Claire Moulène,
journaliste et commissaire d’exposition indépendante Lili Reynaud-
Dewar, artiste et enseignante à l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux
Elisabeth Wetterwald, critique d’art et enseignante à l’Ecole des
Beaux-Arts de Clermont-Ferrand