Tuesday, March 17, 2009

All that Jazz



Il n’est pas anodin que Le Siècle du Jazz, l’exposition fourmillante qu’a organisée Daniel Soutif, implacable spécialiste et amoureux de ces musiques et de leurs accompagnements plastiques, se tienne au Musée du Quai Branly : non, comme on l'imagine immédiatement, pour revendiquer les origines africaines, « roots » d’une musique que Soutif affirme comme excessivement moderne et liée à la métropole américaine. Mais, selon le commissaire, c’est en France, plutôt, dans les années 1920, que l’ «africanité » fantômatique du Jazz se serait affirmée, avec l’irruption de Josephine Baker simplement vêtue d’une ceinture de bananes, comme avec le premier numéro de la célèbre revue Documents de Leiris et Bataille. Le lien de parenté est ainsi fait avec le musée qui l’accueille et les souvenirs des revues d’anthropologie où le jazz a été l’une des parures de l’énergie primitivistes (cf. aussi la revue Jazz, fondée par la journaliste Titaÿna). L’exposition, quant à elle, s’affirme comme une exposition de société, où voisinent documents et monuments, dessins anonymes et tableaux –et pas les plus évidents, de Bob Thompson, Robert Colescott, Romare Bearden…-- et sélections serrées de pochettes de disques ou d’extraits filmés ou de bandes dessinées ; évidemment la photographie règne aussi, en noir et blanc, qu'il s'agisse de portraits, de représentations du jazz, de livres d'images, d'affirmations identitaires ou d'équivalences....
L’accrochage, organisé autour d’une « timeline », colonne vertébrale et subjective du XXè siècle, autour de laquelle s’ouvrent des salles aux cimaises blanches soulignées de noir et des phrases en enseignes, essaye de retrouver une logique et une cohérence dans le musée de Jean Nouvel…. Ce qui n'est pas évident et, d'ailleurs, tout cela perd: à l’instar d’une onde, les salles vont devenir de plus en plus grandes et indéterminées –« free »-- à la fin du parcours et débouchent vers les dernières œuvres : Basquiat, Oehlen, Jeff Wall et David Hammons… Comme si ce que Soutif appelle la « contamination » des arts par le jazz marquait quand même notre époque, sans l’immédiateté des origines. Peut-être, mais ceci n’est qu’une hypothèse, le jazz est ici appréhendé aujourd’hui de façon plus historique, à la lumière de ce que les études post-coloniales, comme celle de Paul Gilroy (L’Atlantique noir) ont apporté à la lecture d’une forme populaire devenue savante.
1917 : l’Original Dixieland Band enregistre un disque dont l’étiquette porte le mot « Jass »-- une nouveauté lexicale « futuriste » dès 1913, inventée avant qu’être jouée. La même année, 1917, le quartier réservé à la prostitution et aux musiciens de la Nouvelle Orléans, ferme. Avec l’émigration de ces musiciens vers NY et Chicago, le jazz naît, pour devenir le qualificatif de l’entière après-guerre aux Etats-Unis, tel que le montre le titre de Fitzgerald, Tales of the Jazz Age . Pendant la première guerre mondiale, la fanfare militaire des Harlem Hellfighters de l’africain-américain James Reese Europe a été envoyée en France, et fait découvrir les onomatopées musicales du jazz sur le vieux continent.
Aux US, le jazz n’est pas seulement une musique de noirs. Mais, dès la formation de la Harlem Renaissance, avec les écrivains Langston Hughes et W.E B. du Bois, mais aussi des musiciens comme Duke Ellington et des tap-dancers comme les frères Nicolas, la revendication « black » s’accompagne du rythme de la grande ville, et affiche la musique et la danse comme des atouts de séduction autant que de sédition. Voir les portraits de Bessie Smith –avec plâtre d’antique, avec masque de cirque--par Carl Van Vechten (qui photographia aussi Hughes, plus tard Billie Holiday, des académies masculines et fut l’éxécuteur testamentaire de Gertrude Stein). Mais voir aussi, ici, ce portrait par Miguel Covvarubias d’un « dandy d’Harlem » aussi urbain qu’ambigu, sexuellement.
L’Aurore de Murnau, bien que film muet, est un peu le premier élément de cette symphonie syncopée de la grande ville que le jazz porte à aimer. Mais dans les extraits cinématographiques qui sont montrés ici, une séquence émouvante fait se succéder deux films : Fred Astaire, grimé de noir, danse face à une triple ombre dans Swing Time (1936), et finit par (s’)y perdre : il rend hommage à son maître en claquettes : Bill Robinson, alias Bojangles, dont est présentée une performance, tournée au sein de Harlem.
L'excitation des débuts de l'exposition se tasse un peu dans les espaces couvrant les périodes plus canoniques du jazz, notamment les années 1940-60: la créativité graphique des pochettes de disque l'emporte sur les tableaux. C'est d'ailleurs le petit reproche qu'on pourrait faire à cette exposition, "scénarisée" et montée d'abord dans l'espace virtuel de l'ordinateur, comme Daniel Soutif aime à le faire: il n'y a pas énormément de place laissée pour qu'ait joué, durant l'accrochage, la réalité des oeuvres, leur confrontation et peut-être des changements drastiques, qui seraient intervenus malgré, ou à cause de cette planification.

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