



(photos Le Consortium et M. Micucci)Le Consortium, 16 rue Quentin, 21000 Dijon. Jusqu'au 15 février. Vite, vite : allez-y.
Il y a du James Cain, l'auteur de scénarios hollywoodiens préférés de LBV (surtout Sérénade, que nous étudiâmes en 1983, Vanina, Rudy et moi: l'histoire d'un ténor abasourdissant qui perd sa voix lorsqu'il est avec son amant à baguette et qui la regagne lorsqu'il est avec son amante prostituée mexicaine, histoire malheureusement hétérosexualisée à l'écran) dans l'oeuvre de Collier Schorr. Quelque chose que Cain a transmis au cinéma et que Collier Schorr a repris : cette forme de narration ramassée, d'une success story instantanée qui passe tout le temps du film à s'effilocher. L'Amérique, peut-être, entre "yes we can" et "undoing gender" (le genre s'effondre avant le reste).
En effet, c'est une histoire américaine que raconte Collier Schorr (née à NYC en 1963, vit en Allemagne, connue pour ses portraits d'adolescent/E/s et de vrais ou faux jeunes soldats, travaille aussi pour la publicité, ancienne "editor" de Frieze aux Etats-Unis, représentée notamment par la galerie 303 de Manhattan...). Celle d'un garçon d'Amérique profonde, Chas Snyder, qui customisa une voiture, laquelle perdura sous le nom de "Ko-Motion"; une voiture si maquillée que Chas en sa compagnie fit l'objet d'un reportage photographique de la part du père de Collier Schorr en 1967. Mais, lorsque l'article fut publié, Chas Snyder était mort au Vietnam. Success story et défaite tiennent ici du Ici et Ailleurs de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville (1975), filmant des Palestiniens, lesquels, au moment où le film sera monté et montré, seront morts comme le disent la voix "off" du réalisateur et de sa compagne. D'où, peut être, ce "J'étais là", titre de l'exposition.
Qui est ce je? Comme l'explique Eric Troncy le commissaire de l'exposition : "Collier Schorr a dessiné ce qu'elle n'était pas là pour photographier". Une abondance de dessins et nombre de photographies forment le corps de l'exposition, autour d'une vitrine documentaire, très fournie, où l'on voit des archives d'époque, des memorabilia du soldat (miroir donné par ses potes, quelques photos de lui, en piste ou en soldat, des papiers de décès), le père Schorr en voiture avec ou sans ses enfants, des livres, notamment de Chomsky, un ouvrage sur Kennedy, un modèle réduit de la Ko-Motion, quelques associations avec d'autres guerres et quelques indications de l'artiste au crayon : "j'étais là".
Un mur d'images, photocopies plus ou moins trafiquées d'articles du New York Times évoquant l'Afghanistan ou la guerre israelienne au Liban, photos scotchées de jeunes hommes aux visages de filles rasées et de jeunes soldats portant des uniformes divers, qui ne sont probablement pas toujours les leurs (ils posent et s'abandonnent ) et quelques dessins (une grenade, un garçon en uniforme qui se branle) encadrent la copie d'un texte. A demi caché, celui-ci donne son titre à l'ensemble. C'est "Le Théâtre Lyrique" : un article écrit en 1941 pour Le Soir, journal antisémite et collabo belge par le grand théoricien déconstructiviste Paul de Man. Non loin de là, une facture, en allemand, adressée à Collier Schorr, apparemment pour la location d'uniformes. Et toc.
La première chose qu'on puisse en dire, c'est que le regard de "celle qui n'y était pas" est d'autant plus complexe qu'elle a à faire à un mauvais objet: "le théâtre des opérations". Elle y révèle la vulnérabilité, tout autant que l'horreur. Lorsqu'on n'est pas du côté des vainqueurs....On se souvient ici de l'intervention de Judith Butler sur la guerre en Irak et sur l'homophobie oppressante du discours militaire américain, muée par la dénégation de l'homoérotisme qui soude ces sociétés d'hommes entre eux.
Outre une figure de Jane Fonda (encore Godard, Letter to Jane), les dessins, tous signés, presque tous datés 2007, représentent des jeunes personnes, parfois aux traits burinés (saleté, maquillage de guerre, fatigue, pleurs ?) souvent à la posture relachée (épuisement, attente, abandon ?). Aucun GI Joe là-dedans, rien ne vient rejouer la chanson de la virilité musclée et de l'exhibition d'un pouvoir forcément masculin. Ce ne sont pas des images gay pour un Têtu spécial uniforme. On pense plutôt à Rimbaud, à l'enfant du val, qui dort, deux trous rouges au côté droit. Les photos de corps, replié nu dans une cabane, torse imberbe ou habillé et pensif en soldat de diverses armes --ou encore, ces grandes images couleurs de végétation qui semblent rien à voir à faire avec la choucroute (mais qui ont la grâce des fleurs des champs, tenant par des bouts de ficelle)-- désaccordent à leur tour, tout présupposé quant au bien et au mal qu'on pourrait en penser.
Les images sont les fragments d'un discours amoureux mais jamais fasciné. Ce qui porte le désir, c'est la relation étrange qui unit la photographe, femme non hétérosexuelle, avec ceux qu'elle photographie; c'est à dire ceux qu'elle imagine "with a girl's brain. I'm creating a boy's world from the emotional center of a woman. Whenever they look soft it's because I don't really know what it is to be a guy. I only know what it is to be a girl. So I think that paints them with androgyny.", dit Collier Schorr. Le désir qui porte les images est ici plus ou moins défait du genre.
On n'a pas fini de s'y attarder.
Ce que Collier Schorr, déconstruit, tout aussi sûrement, c'est la propriété assumée du regard mâle homosexuel sur les corps de ces hommes. Et les présupposés adaptés au regard féminin qui accompagnent ces titres de propriété. En témoignent deux vidéos encadrant l'ensemble. L'une, réalisée pour le site web du New York Times, montre, dans une chambre d'hotel où ils sont réunis, un "posse" de rodéo. Quelques jeunes garçons racontent leur vie commune-- sans femmes-- entre deux représentations de foire. La caméra se rapproche si près de la peau de ces personnes, qu'elle partage le même lit.
L'autre, datant de 1998, muette et en noir et blanc, montre un "Private" (soldat) dans une caserne allemande. S'attardant sur son visage, son regard, son sourire, son attitude cool finissant par un saut, l'image laisse entendre qu'il s'agit probablement d'une jeune femme confondante de beauté. Ainsi, non seulement Collier Schorr photographie des garçons comme des filles, mais elle photographie une fille de la même façon.
1 commentaires:
Hi Zou Zou -- Happy Valentines Day!
with love, Kathleen
(sorry to contact you this way, but my email to you was "undeliverable" -- please let me know if you have changed your address)
Post a Comment