Photo: Derek Jarman by Steve PikeA notre grande surprise et notre très très grande peine (mauvaise promo ou raisons plus perfidement politiques, d'un j'menfoutisme total de la part des homosexuelLEs?), la salle n'était pas pleine lundi 10 novembre au soir, lors de la seule projection, "the French Premiere" au ffglp du Derek d'Isaac Julien. " & Tilda Swinton", précisait d'emblée ce dernier, puisque c'est avec la magnifique actrice, aussi l'exécutrice testamentaire du cinéaste-artiste-militant anglais mort du sida en 1994, que ce film s'est fait. (Tilda Swinton avait débuté avec Jarman en 1985, dans Caravaggio, et avait poursuivi avec lui, notamment pour The Last Of England, The Garden, War Requiem et Wittgenstein).
Deux éléments servent de trame narrative et de repère spatio-temporel à Derek : d'abord, Letter to an Angel, la lettre qu'écrivit "yr Tild" (your Tild) à son ami. Elle la publia dans le Guardian en 2002, après qu'elle eut revu une copie dvd de Jubilee, 1977. Une lettre radicale, qui ouvre un fossé entre notre temps ce monde "préindustriel", où les mots de normal et de pervers séparaient deux planètes qui se défiaient l'une de l'autre et se crachaient à la gueule. Un monde où ne pas être identifié à un "produit national" constituait une bénédiction et une marque à vie. Un monde qui n'était pas net, pas propre aux entournures, qui ne fabriquait pas seulement des produits à qualité garantie aseptisée labellisé britannique, etc. Bref, Tilda, super belle, pas maquillée pas liftée circule dans le Londres d'aujourd'hui pendant que son texte s'entend, ainsi que dans le jardin de Dungeness, qu'a laissé Derek Jarman.
Le deuxième élément, c'est l'interview que Colin McCabe, producteur de films de Jarman, réalisa en 1991 avec ce dernier, qui se confia à lui pendant 15 heures. D'après Isaac Julien, cette interview lui avait été confiée à son tour pour "en faire un film" (sic!). Et c'est en travaillant à partir de ces matériaux, ces deux voix, qu'Isaac & Tilda ont peu à peu, ajouté un concert d'autres voix stridentes, tramées, flashantes, tremblantes : documents familiaux, extraits de ses films, extraits d'actualités... et peu à peu, les amiEs ont eux aussi apporté leurs documents, souvents inédits. On voit le film se faire dans Derek, comme on voit Isaac ouvrir les boîtes d'archives et se promener dans les notes, écrites d'une belle main.
Une belle main: peut-être une définition quoique trop chaste de Derek Jarman, un artiste polyvalent de la peinture au cinéma en passant par les jardins, versant chacun de ces champs l'un d'ans l'autre. Né avec une cuiller dans la bouche et traumatisé dès son jeune âge par le collège religieux, il est étudiant en peinture à la Slade de Londres, au début des Sixties. Il connait David Hockney, puis l'homosexualité à 22 ans. C'est au cours de parties dans sa petite "factory" du côté du Bankside, qu'il rencontre Tennessee Williams et Ken Russell, lequel lui propose de faire les décors de Les Diables. En même temps, Jarman, qui a découvert le cinéma via Kenneth Anger, se découvre une passion pour le Super-8. Il pratique le film sans scénario, procédant comme il peint. Son premier long-métrage est Sebastiane, en 1976, peplum homosexuel (une redondance) où pour la première fois dit-il, "deux hommes le font réellement à l'écran".
Puis c'est Jubilee (1977) qui surgit, le film punk obsédé par la jeune Jordan, qui joue Amyl Nitrate (il y a aussi The Slits, Wayne County, Adam de Adam and the Ants, Siouxsie, etc. ) et qui dérive vers un "documentaire du fantasme" ("fantasy documentary"). A la fois expérimental et classique, il prend pour patron, dit Jarman, le célèbre ouvrage de l'historienne Frances Yates, l'Art de la Mémoire. Le film fait mélange de sutures historiques hystériques et de coupures sadiques. C'est le jubilé de la Reine et le film de Jarman est tout aussi sauvage et beaucoup plus glamour que les Sex Pistols. On se souvient que Jarman travailla avec les Smiths, le danseur Michael Clarke, les Throbbing Gristle et fut sauvé, financièrement, par les Pet Shop Boys.
Cinéma du désir esthétique, voire esthétisant, le cinéma de Derek Jarman est aussi politique, manifestant son opposition à toute autorité comme à tout système et bientôt arc-bouté contre la dame de Fer, comme contre les constructions normatives et exclusives.
Gay déclaré, puis séropositif déclaré, Jarman est de toutes les manifestations de rue, notamment avec OUTrage, l'équivalent britannique d'act up au début des 90's. Sa dernière oeuvre, on le sait peut être, fut cet écran bleu, ce Blue, ouvragé de toute la magnificence de sa parole. Jarman s'était retiré dans son jardin de Dungeness, non loin d'un réacteur nucléaire, un terrain peu propice, qu'il cultiva à sa façon.
Derek, d'Isaac et Tilda, n'est pas un film nostalgique, il ne dit aucunement que "c'était mieux avant", puisque Derek Jarman n'avait pas non plus cette tendance. D'ailleurs, comment dire que c'était mieux avant lorsqu'on parle d'un cinéaste qui a abusé de l'avant (Caravage, Shakespeare...) pour le trouer d'inachèvements, dénonçant l'empire de l'historicisme; le projet de Jarman s’articule en effet tout entier autour de cette tension passé/présent propre à l’activité cinématographique, pour en récrire le présent. Du coup Derek est un film qui va à l'encontre de ces tentatives nécrophages de reconstitution des années 1980 (cf. le post "Beurk : Prix de flore", cf. aussi toute la tendance 80's). Derek prend le fil de Jarman comme une partition incomplète et en décrit "l'en cours", les potentialités. Façon, également d'aller vers les autres et de leur dire : "allez-y, servez vous". D'où l'immense peine plus haut décrite, de n'avoir pas donné à ce film, dans ce festival de films gays et lesbiens (qui a manifestement pris Isaac Julien à la légère, vu la teneur des questions posées en guise de débat) la dimension qu'il mérite et qui est celle de son présent.
4 commentaires:
On vous a bien lu mais vous pourriez chére LBV nous éclairez des "raisons plus perfidement politiques..."..et
" d'un j'menfoutisme total ".
Vous etes décidément en colère mais justement pourriez vous préciser pour nous qui n'y allons pas (plus) au ffglp cette "'immense peine plus haut décrite, de n'avoir pas donné à ce film, dans CE festival de films gays et lesbiens là (qui a manifestement pris Isaac Julien à la légère, vu la teneur des questions posées en guise de débat, la dimension qu'il mérite et qui est celle de son présent." car non, vous ne la décrivez pas.
vous etes tellement en colère que vous ne fermez même pas la parenthèse... ça va bien au delà du cas Derek, non? de quoi s'agit -il? CE festival...
j'ai refermé la parenthèse, merci de vos commentaires, qui méritent une longue explication... Que je ne donnerai pas ce jour.
Il me faut d'abord préciser que je n'attaque pas "le ffglp" en particulier mais ce que son appellation recouvre, soit : festival de films gays et lesbiens, qui a lieu à Paris.
"Ca n'intéresse pas les gays", interrogeait (ou constatait) un proche d'Isaac l'autre soir. On pourrait commencer par cette question.
“Director Isaac Julien discusses Derek Jarman” (voir plus haut...) où Isaac Julien semble pouvoir s’exprimer plus à l’aise, a été, sauf erreur, enregistré durant un des festivals de films gays et lesbiens aux USA (SF, LA, NYC?) festivals qui ont une importance ne ce serait-ce qu’en terme d’audience, mais pas seulement, à côté de laquelle, le ffgldp semble une manifestation et pas seulement en terme d'audience, bien bien provinciale ( et je suis gentil là). Le problème est peut-être en partie là. Mais vous avez sûrement beaucoup plus à dire sur le sujet et j’espère vraiment qu’on pourra lire cette plus longue explication, à commencer par la question, que vous ne donnez pas ce jour.
séance de rattrapage possible grâce au dvd du film à commander sur
http://www.derekthemovie.com
en attendant qu'un distributeur français ait la bonne idée de le sortir sur les écrans
à écouter sur le site de la Berlinale la conférence de presse avec Isaac Julien, Tilda Swinton et l'équipe du film
http://www.berlinale.de/en/archiv/jahresarchive/2008/06_streaming_2008/06_Streaming_2008-PopUp_5680.html
nicole ff
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