Tuesday, July 24, 2007

Rouge baiser Twombly

On ne badine pas avec l'art. Jeudi dernier, Sam Rindy, visitant la Collection Lambert en Avignon, a été prise d'une impulsion. Elle a posé un gros poutou rouge gras indélébile sur une toile de Cy Twombly, l'un des plus grands artistes américains, sorte de Jean Genêt de la peinture expressionniste abstraite, immiscant des références savantes et obscènes empruntées à la culture antique et classique (cf. les textes de Roland Barthes).
Cette toile blanche, 3x2m, fait partie d'un triptyque, (estimé à 2 millions d'euros), lui-même partie d'un ensemble de onze éléments « Les trois dialogues de Platon », datant de 1977. appartenant à la collection d'Yvon Lambert et exposé pour la première fois en Avignon.
Le personnel de la Collection a immédiatement appelé la police qui a interpellé la dame et l'a mise en garde à vue. Jugement le 16 août, pour dégradation d'œuvre d'art. L'oeuvre, estime Eric Mézil le directeur de la collection, sera selon toutes probabilités impossible à restaurer.
On se souvient des déboires du Shining Forth (To George), un tableau de Barnett Newman, autre héros, qui fut défiguré, si l'on ose dire, par un splash d'huile de vidange au Centre Pompidou. Ou des débats concernant la restauration du Who's afraid of red, yellow and blue du même Barnett Newman, abimé cette fois au Stedelijk Museum d'Amsterdam....



6 commentaires:

Anonymous said...

J'ai lu quelque part que Rindy avait été violée quand elle était gamine, si c'est le cas, elle doit péter les plombs quand on parle de viol a propos de la toile.
D'autre part, ça n'a rien à voir avec la démarche de Pinoncelli, puisque lui a pensé son geste, c'est une démarche intellectuelle de quelqu'un qui est au courant de 'histoire de l'art et de l'histoire de Duchamp, alors que chez Rindy c'est une pulsion émotionnel un acte d'amour, une extase mystique. C'est la remière fois qu'une telle extase a lieu en dehors d'un lieu religieux ou cultuel. C'est incroyable.
Mais en plus de cela je voulais aussi dire que Rindy est la première artiste postmoderniste, en effet elle pose une oeuvre d'art en se fichant du spectacle, puisqu'aucune caméra n'était présente pour filmer son geste. Il y avait bien des caméras de surveillance, mais la jeune femme ignorait leur présence. C'est un thème qu'on retrouve chez Nietzsche, faire de sa propre vie une oeuvre d'art. L'essentiel n'est pas ici le baiser, la trace de rouge à lèvre, mais le caractère immatériel du geste. Rindy a effectué un geste, une danse avant d'embrasser la toile blanche alorsqu'il n'y a vait pesonne pour la regarder. C'est fascinant. C'est la première fois qu'un artiste ose poser un acte artistique sans sa dimension spectaculaire.

Anonymous said...

je mets ici la réponse envoyée au journal "Le Monde" d'Eric Mézil, directeur de la collection Lambert en Avignon, publié le 4 août

En publiant un point de vue intitulé Faut-il condamner un baiser sur une toile ? (Le Monde du 28 juillet), ce quotidien a provoqué une vive émotion chez les artistes et dans les musées où l'on n'imaginait pas que le geste de Rindy Sam, qui a déposé le 19 juillet une marque de rouge à lèvres sur un tableau de Cy Twombly exposé à la Collection Lambert à Avignon, méritait un débat. Car l'acte de vandalisme est devenu un scoop relayé par la presse internationale, ce qui a de quoi laisser songeur.



On pourrait rappeler ici que Cy Twombly est sans doute l'un des plus grands artistes de notre temps, que ses œuvres sont présentes dans les musées du monde entier, et qu'il a récemment reçu une commande du Musée du Louvre pour décorer un plafond. Mais il nous importe surtout d'ajouter que ni la reconnaissance ni le succès n'ont entamé une attitude assez rare à ce niveau de notoriété.

A près de 80 ans, Cy Twombly reste un artiste discret, fuyant les mondanités pour continuer encore et toujours à créer, dans le silence de son atelier italien. Informé immédiatement de la dégradation du tableau, il s'en est montré profondément attristé mais ne fera aucun commentaire et s'en remet au musée pour restaurer au mieux et au plus vite l'oeuvre endommagée. Pour notre part, il nous paraît indispensable de répondre aux propos surréalistes qui circulent sur cette malheureuse affaire.

Les médias et le texte de Patrick Levieux se plaisent à rappeler sans fin l'estimation marchande de la toile, attisant à coups de millions d'euros le feu du scandale. Ils commettent là un grave contresens : le tableau en question fait partie d'un triptyque, Phèdre, acheté par Yvon Lambert en 1977, à une époque où personne en France ne s'intéressait vraiment à Cy Twombly, tandis que les musées à l'étranger étaient assez avisés pour acquérir des oeuvres avant que le marché ne les rende inaccessibles.

Ce triptyque n'est pas à vendre (le montant cité est celui de l'assurance) : il fait aujourd'hui partie de la collection riche de 1 200 pièces qu'Yvon Lambert a voulu offrir au public en ouvrant en 2000 un musée à Avignon. Pas une galerie, pas une fondation : un musée, dont le financement et le fonctionnement sont publics. Les collections d'art restent souvent dans le domaine du privé, de l'intime : celle qu'abrite l'hôtel de Caumont est offerte à tous les regards. Porter atteinte à une oeuvre qui fait partie du patrimoine commun, c'est d'abord s'arroger le droit de privatiser ce qui appartient à tous, un acte d'égoïsme et d'égocentrisme extraordinaire.

Ceux qui visiteront désormais l'exposition ne verront pas le triptyque de Phèdre, oeuvre bouleversante faite "de métaphore, de ciel, d'écriture, d'infini" (selon les mots d'Olivier Kaeppelin, délégué aux arts plastiques), qui n'avait été présentée que deux fois au public en trente ans (au Whitney Museum à New York en 1979).

Mais c'est aussi briser la confiance, mettre en péril ce dialogue si riche mais si fragile que les musées construisent, jour après jour, avec leur public, mais aussi avec tous les partenaires qui rendent possible une exposition : artistes, prêteurs, assureurs, mécènes... La boîte de Pandore est ouverte, et s'en échappent déjà la suspicion, la méfiance : les lieux qui montrent de l'art contemporain privilégient la proximité avec les oeuvres. Faudra-t-il désormais généraliser barrières, vitres de protection et alarmes ? Comme dans la logique du terrorisme, le mal est fait.

En ce sens, l'acte commis par Rindy Sam n'est en rien "artistique", mais relève strictement du vandalisme, "tendance à détruire stupidement, à détériorer, par ignorance, des oeuvres d'art" selon Le Petit Robert. La détérioration eût été commise au couteau que l'on ne se serait probablement même pas posé la question de la nature de ce geste. D'où viennent donc cet aveuglement, cet emballement ? L'arme du crime, le rouge à lèvres, a-t-il donc dans notre société un tel pouvoir d'évocation qu'il brouille les esprits les plus avertis ?

Le glamour, le fantasme, le sensationnel sont-ils devenus les seuls référents ? On est en droit de se poser la question devant l'intérêt soudain provoqué par une exposition qui, il est triste de le constater, n'avait pas retenu jusque-là tant d'attention en dépit de son caractère exceptionnel (un cycle de douze peintures monumentales conçu spécialement pour le musée par l'artiste).

L'art contemporain ne mériterait-il le devant de la scène et les grands titres que si l'on y trouve de la provocation, du scandale ou des millions de dollars ? Et si l'on rêve d'un baiser, que l'on repense plutôt à Orlan, qui, lors de la FIAC de 1977 (l'année où Twombly peignit le triptyque de Phèdre), proposait pour 5 francs un baiser d'artiste à des visiteurs, qui, eux, étaient consentants.

Enfin, on ne saurait dire la consternation ressentie devant l'incroyable malhonnêteté intellectuelle qui consiste à justifier cet acte par de "l'amour". On sait au moins depuis Judas qu'un baiser peut aussi donner la mort (!). Dans une lettre de soutien envoyée à la Collection Lambert, Alfred Pacquement, directeur du Musée national d'art moderne au Centre Pompidou, rappelle que "lorsque Duchamp met des moustaches à la Joconde, il choisit une reproduction", et toute la différence est là.

Les artistes créent souvent en référence à ceux qui les ont précédés, aux maîtres anciens ou modernes, mais jamais en s'appropriant physiquement leur oeuvre. S'ils font acte d'amour, c'est justement en s'imprégnant de l'oeuvre pour en faire quelque chose de nouveau, avec leurs propres moyens d'expression, leur propre langage. La richesse de la création réside dans cette recherche, dans cet inlassable labeur sans cesse recommencé, trop sacrés pour être bafoués par des gestes faciles et destructeurs et des discours irresponsables.

L'exposition Cy Twombly, "Blooming", sera ouverte jusqu'à la date prévue (30 septembre), mais un mur du musée restera vide. Puisse cette absence témoigner, en silence, de la gravité de tels actes.

élisabeth lebovici said...

Avignon, le 16 août 2007,

Dans la procédure ouverte à l’encontre de la personne qui a vandalisé l’œuvre de
Cy Twombly exposée à la Collection Lambert en Avignon, il a été décidé le renvoi devant le tribunal correctionnel à l’audience du 9 octobre à 8h30.

Par ailleurs la Collection Lambert tient à rectifier une information erronée diffusée aujourd’hui sur France Info. Cet acte de vandalisme ne coûtera rien aux Avignonnais. Contrairement à ce qui a été dit, cette œuvre est parfaitement assurée par notre compagnie d’assurance, comme toutes celles exposées au musée ou stockées dans les réserves.

Éric Mézil
Directeur de la Collection Lambert en Avignon

EVA B said...

Cet acte est bien sûr impardonnable et d'une stupidité grave mais sa saisie par les médias, le Monde, le journal de la culture d'Arte, etc. l'est aussi, on parle plus facilement de scandale que d'expositions. D'autant plus que l'oeuvre est chère. Bravo la presse -

Anonymous said...

pour compléter ce qui a été posté précédemment et pour être précis : En 1946, au château d'Antibes, Picasso peint dans l'urgence, en témoigne le sort du malheureux général Vandenberg, dont le portrait, oeuvre d'un peintre aujourd'hui oublié, qui traînait dans les réserves, fut recouvert par un Mangeur d'oursins

Anna said...

Un bristol que Rindy Sam avait distribué gratuitement est aujourd'hui en vente sur ebay pour neuf millions d'euros. Le pouvoir de l'art est vraiment incroyable.