(en haut : le joli logotype, par Laurent Fétis; en dessous, "b books" à l'entrée du Plateau©Stefan Tuchila)Société Anonyme est une exposition au travail, qui met les visiteurs dans le chantier de l’exposition. Non! Ce n'est pas ça. C’est une exposition vivante, qui convoque des artistes vivants. A savoir, celles et ceux qui, collectivement (même s’ils sont seuls, comme Tere Recarens ou Erick Beltrán) inscrivent dans le monde de l’art leurs préoccupations et leurs formes d’organisation, comme autant de façons de tester en public la validité de ces questionnements. Ils font partie de celles et ceux, nombreux à penser que le monde de l’art est un lieu, un temps où l’on peut développer une pensée et l’expérimenter avec les moyens de son choix, qu’il s’agisse de sculpture ou de télévision voire, également et à leur tour, de propositions d’expositions.
C’est bien joli, tout ça, mais qu’est-ce que ça veut dire, comment ça se traduit dans la matière d’une exposition ? Déjà, par une invitation à Paris, certes relayée sur le réseau (www.blogg.org/blog-59483.html) ; mais il importe à Société Anonyme que les collectifs soient présents dans un même lieu, le Plateau, qui les accueille avec leurs documents. A Paris, il n’est pas si fréquent de trouver, durant deux mois, tant de bonnes volontés venues de Saint Petersbourg et Moscou (Chto delat?/ What is to be done?), de Prague (transit.cz), de Zagreb (WHW/ What, How & for Whom), Copenhague (tv-tv), de Berlin (b books) et Barcelone (Tere Recarens), d’Anvers (Curating the Library et Nico Dockx & friends) de New York (16 Beaver) ou de Mexico (Erick Beltrán). C'est d'abord une bonne nouvelle, que leurs chemins se croisent sur un Plateau, grâce à une initiative qui n'est pas conditionnée par des relations diplomatiques entre institutions.
L'espace assez hard du Plateau est plutôt bien utilisé, avec son rythme structurant d'éléments mobiliers simples (conçus par des étudiants de l’école d’Architecture proche), des parallélépipèdes formant bibliothèque et/ou sièges, qui esquissent l’espace de chacun, en gardant à l’ensemble sa fluidité.
Sachant que les horaires d'ouverture (du mercredi au samedi) constituent le cadre d'activité, c'est-à-dire du sujet de l'exposition, la forme narrative semble la voie critique la plus aisée, qui raconte ce qui se passe : ce n’est pas pour rien qu’un blog est censé, jour après jour, en rendre compte. Du coup, on se retrouve devant le paradoxe qu’une exposition où il pourrait ne rien y avoir à voir, déboute complètement l'expérience usuelle du visiteur.
En même temps que les trois puissances invitantes, Thomas Boutoux, Natasa Petresin et François Piron (par ailleurs, des chouchous du BV), qui donnent beaucoup de leur personne, Erick Beltrán a élu le Plateau comme bureau pour une recherche dont les résultats s'affichent autour de lui. Paris XIXè arrdt est une étape dans sa mise au travail de la synesthésie --les phénomènes de croisement entre deux ou plusieurs sens--qu’il appréhende comme un système et dont il cherche à formuler le langage et la symbolique. Universelle ou spécifique ? Acquise ou innée ? Psycho-sensorielle ou cérébrale ? Autant de questions à rejouer dans l'espace d'à côté, où Tranzit associe 19 œuvres, réalisées par des artistes, des musiciens, des poètes de différentes générations tchèques, à 19 lettres de l'alphabet en relation avec une liste de mots, le dispositif devant changer de disposition à l'interieur de son territoire.
La « réconciliation impertinente » de l'énergique Tere Recarens (« Sportkunstlerinnen », auto-définie sur son site) consiste à proposer deux cimaises, recto et verso, comme lieu d’une action à la limite entre possible et impossible, limite ouvrant un potentiel artistique, comme nous l’a appris Hans Ulrich Obrist avec son obsession des projets non réalisés.
Curating the Library, LBV l’avait vu en action au centre d’architecture De Singel, à Anvers, lorsqu’elle était allée voir avec Catherine l’exposition de Dominique Gonzalez-Foerster. En plein milieu d’une une salle-couloir (on ne sait jamais, avec cette architecture brutaliste !) était posée une sorte de cabine, un peu plus grande que les toilettes Decaux, avec des livres en consultation ; la liste des livres (et des vidéos également) montrait qu’on n’avait pas à faire à n’importe qui. C’est évidemment selon ce vieux principe que l’offre pléthorique de livres doit être canalisée par la critique, l’amitié, la pédagogie, l’échange…que la liste de lecture est devenue une proposition curatoriale. La dernière salle au Plateau élargit un petit peu cette offre, en faisant flamber la photocopieuse pour démultiplier une sélection de textes qui s'ajoutent les uns aux autres, fabricant un catalogue évolutif.
LBV attend avec impatience que se manifeste WHW, collectif de curatrices de Zagreb. Partant d'une expo qui s'était tenue à la galerie Denise René à Paris en 1959, où se manifestaient des membres d' "Exat 51" un collectif constructiviste résistant à l'art officiel yougoslave de l'époque, WHW devrait créer un numéro spécial de son Gallery Nova Magazine. Quant à Chto Delat? (Que faire? ), le groupe doit apparemment revenir sur le Club des Travailleurs que Rodchenko avait présenté à Paris, à l'exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels de 1925; mais on ne sait pas trop pour quoi faire.
Pour l'instant, LBV, un chouïa paresseuse et par ailleurs, très occupée, a assisté à la présentation berlinoise de Nick de b books et Tim du festival "Post Porn Politics", tournant autour de la performance de genre et des déréglements de tous les sens, dans tous les sens, que pourraient apporter une pornographie queer très inspirée du Manifeste contra-sexuel de Beatriz Preciado.
Transition directe sur les visiteurs de l'exposition : il s'agit moins de requérir leur participation (ou sa fiction dans le spectacle), que de leur offrir une résistance, des résistances. Résistance au visuel, résistance à la consommation, résistance au sens "global", dans cet éclatement de perspectives qui sont comme autant de rushes (dans toutes les significations du terme) d'un film avant montage. L'exposition n'est pas devant l'histoire, elle est dedans.
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