détournement....
 |
| Criminalisation.... |
| | | | | |
Bertillonage...
Fichage
Anarchiste
Stupéfiant
Prostitution
signalements
circulation
renseignement
encartées...
Au début, on n'y croyait pas. La photographie, à ses commencements, n'avait aucune vocation à identifier quelqu'un ou quelqu'une L'évidence de cette équivalence entre identité et photographie- puis entre photographie de face ou de profil, puis entre photographie sous forme du "photomaton", etc...--a donc mis quelque temps à s'imposer à l'écriture, au privilège du signalement écrit.
Fichés, l'exposition des Archives Nationales raconte cette "naturalisation". Le mot n'est pas trop mal choisi puisqu'il s'agit, entre autres, d'identité nationale et de son administration, dont le le nauséabond Ministère du même nom est l'une des constructions.
C'est, d'abord, la banalisation du portrait photographique ("portrait-carte de visite") puis sa collection (les albums) qui va profiter à son utilisation policière. Les premières fiches exposées sont stupéfiantes car elles procèdent d'un détournement : juste avant la Commune, le
registre des images obscènes et juste après, le
registre des courtisanes sont constitués, littéralement, d'un trafic des images: celles que se font faire ou que s'efforcent d'obtenir des sujets, les femmes galantes, les prostituées, les hommes et les femmes pour qui ces images sont des objets de communication, de diffusion, de plaisir ou de commerce.
La Commune est perçu comme un tournant, car sa répression engage la photographie systématique des personnes arrêtés (
Missel des communards, 1871), puis la constitution de dossiers, avec copie aux archives des ministères, pour soi-disant prévenir la récidive.
Avec Alphonse Bertillon, naît une technologie anthropométrique, qui verse la photographie du côté de la recherche de signes--présents mais aussi possibles, potentiels--- de criminalité. On peut le constater, le dispositif de mensurations --chaise, chambre photo, trépied, rail de déplacement, réglette en fer, plaques, etc.--condamne, automatiquement, chaque visage. Les débuts de l'anthropométrie sont cependant rendus plus difficiles par la retouche "artistique" quasi automatique imposée aux photos- mais l'arrestation de l'anarchiste Ravachol en 1892 (une photo tuméfiée, puis un deuxième portrait sont exposés) signe la gloire du bertillonage.
Tatouages, marques, oreilles, nez, faces et profils, ou proportions des traits photographiés, voire "parlés" (le signalement descriptif) deviennent des objets de fascination policière, qui exportent jusqu'en Russie, au Vénézuela, dans les empires coloniaux, la photo judiciaire. Les premiers fichiers centraux, dit de "Sûreté", apparaissent en même temps que des bulletins chargés de diffuser les photographies dans la presse policière et la presse tout court. Le réseau du renseignement définit également d'autres réseaux : prostitution, proxénétisme, drogues (avec leurs dossiers aux fiches tamponnées : Stupéfiants, Opium, Cocaïne) réunissant des matériaux hétérogènes, du portrait dérobé aux photos judiciaires, aux portraits carte de visite, d'amateurs et de professionnnels.
Voilà pour l'ancienne salle de lecture des Archives. La deuxième partie de l'exposition est à l'étage, le seuil étant marqué par un écran de télé où passent les très rares (!!!) reconstitutions dramatiques de ces procédures-- on reconnaît Gainsbourg dans
Les 5 dernières minutes et l'ami Jean-François Taddéi en photographe dans un
Brigade du Tigre. C'est tout.
L'ancienne salle d'expositions du musée des Archives concerne l'après première guerre mondiale jusqu'aux années 1960 et à la guerre d'Algérie. Où la photographie généralise son emploi dans les "papiers" officiels --permis de conduire, passeport, carte d'identité obligatoire pour les étrangers (le carnet anthropométrique des nomades sera supprimé en 1969)-- mais aussi dans les entreprises d'Etat ou privées- cartes de fonctionnaires, fiches des ouvriers du transport, des mines, des vendeurs de bestiaux-- comme, enfin, dans l'éducation et le sport. La photo de face et de profil reste un modèle, mais les étrangers doivent se présenter "de face et sans chapeau"- ce qui deviendra l'usage--et la suspicion presque systématique à l'égard de ceux ou celles-ci justifie la propension au fichage et au renseignement -de Marie Curie à Josephine Baker ou Trotski mais également Hitler "le Mussolini allemand, n'est pas un imbécile mais un fin démagogue..."(!). L'exposition met un malin plaisir à ressortir tous les fichages de réfugiés, d'apatrides, de nomades, pointant parmi les anonymes, certains des plus célèbres "Monsieur Picasso et Madame Picasso", "Monsieur Bartok et Madame Bartok", signalant l'intense circulation de l'entre-deux guerres --avec les Russes, les arméniens, les "levantins"... puis l'arrivée des Espagnols et des Allemands fuyant le nazisme.
Un fichier central de la Sûreté nationale est constitué à la fin des années 1930, recoupant toutes ces données (7 millions, parait-il) : le vertige produit par les 600 fiches tapissant, recto verso, une paroi dressée comme un mur, est augmenté par le sort assez exceptionnel de ce fichier, saisi par l'occupant nazi, emporté en Bohème, puis passant à l'URSS en 1945, et rapatrié depuis Moscou jusqu'à Fontainebleau en 1990, dans un ancien bâtiment de l'OTAN qu'il a fallu désamianter... Quant à la carte d'identité, devenue obligatoire en 1940, elle porte rapidement les marques d'exclusion, celle du "juive" par exemple (rayée à la Libération, mais conservée telle quelle quand même...). En 1944, rebelote: des milliers de fiches sont constituées sur les prisonniers, les déporté/e/s, les disparu/e/s, des photos personnelles "d'avant" ou comme pour Germaine Tillon, effectués à la libération du camp de Ravensbrück, par ex. Une salle propre (au figuré) est consacrée à la décolonisation avec l'ultime et dérisoire recensement de 1959 à Alger : la crise se traduit par une incandescence de fichiers, multipliés, spécialisés, perforés, mécanographiés... qui dépasseront ultérieurement le fantasme policier.
A l'ère de Facebook, des téléphones à reconnaissance vocale et des passeports biométriques, de ces nouvelles donnes dans les données, rejouant la notion d'identité individuelle et le statut du visage humain, l'expo des Archives Nationales, narrant la construction photographique dans l'identification des deux siècles passés, donne en tout cas, un angle d'attaque.